Mois : mars 2019

Littérature: Amours mexicaines

Françoise Major
Crédits : Justine Latour et Le Cheval d’août

Le deuxième recueil de nouvelles de Françoise Major, Le nombril de la lune, dévoile une large mosaïque d’expériences mexicaines. L’autrice a écrit 27 textes qui rendent compte des splendeurs et des douleurs de la capitale du Mexique. Des histoires violentes, truculentes, étranges, joyeuses. À l’image d’une mégalopole de plus de 20 millions d’habitants que Françoise Major aime profondément.

La très forte envie de parler espagnol. C’est ce qui a amené la diplômée en création littéraire de l’UQAM à passer six ans au Mexique. En touriste, Françoise Major avait auparavant visité la capitale du pays et les États de Oaxaca et de Chiapas.

« J’étais fascinée par le chaos, un chaos qui fonctionne. Je me suis dit que j’aimerais y vivre. J’ai cherché du travail partout en Amérique latine pour parfaire mon espagnol et j’ai trouvé un poste d’assistante de langues à Mexico. »

L’autrice était consciente du fait que la ville avait mauvaise réputation en raison de la violence et de la corruption, mais les rumeurs ne l’ont jamais arrêtée. Françoise Major pense même y retourner.

« Avec le recul, en étant à Montréal, il m’arrive de m’ennuyer tellement que je sens que je suis en peine d’amour. Je n’irais pas n’importe où au Mexique. C’est Mexico qui m’attire. Il y a eu des moments plus difficiles pendant six ans, mais à la fin je voulais rester. »

Elle a retravaillé et terminé son premier recueil de nouvelles là-bas (Dans le noir jamais noir, La mèche, prix Adrienne-choquette 2014), un livre qu’elle avait commencé à Montréal. La Néo-Mexicaine a œuvré ensuite comme traductrice-correctrice dans la capitale. La ville l’a happée avec ses fantômes, ses exagérations, sa vie trépidante, colorée, vibrante.

« Le lien entre mon premier livre et celui-ci, c’est qu’ils traitent tous les deux des petites violences au quotidien. J’étais nourrie par de nouvelles histoires dans de nouveaux lieux. Plus je parlais espagnol, plus j’avais envie de travailler avec cette langue qui ouvrait mes perspectives. De plus, les Mexicains aiment beaucoup se raconter. »


Françoise Major, Le nombril de la lune, Le Cheval d’août, 288 pages

Jungle créative

Exploratrice et chercheuse d’or, Françoise Major s’est ainsi retrouvée devant une jungle créative luxuriante. Elle écoutait, prenait des notes, interviewait les gens sur leur vie. Les pépites ont suivi. « Je ne me suis jamais fait dire non », précise-telle.

Pour démêler les fils réels et imaginaires, l’écrivaine a dû procéder par thèmes et choisir les histoires qui, spontanément, la touchait davantage. Dans ses fables où l’émotion est très présente, l’esprit inventif de l’autrice, s’est superposée aux réalités qu’elle décrit. La ville de Mexico a représenté pour elle une étincelle qui a fait exploser les possibilités narratives. Elle exploite ce filon avec agilité tout en slalomant entre les clichés: violence, narcos, corruption .

« Il y a mille Mexicos. Mais il ne faut pas oublier que la responsabilité des problèmes attribués au Mexique se situe souvent ailleurs. La demande de drogue vient des États-unis qui vendent des armes aux narcos. La position du Canada, de son côté, est de croire à la justice mexicaine, ce qui représente aussi un problème. »

Édition

Son éditrice, Geneviève Thibault et elle ont cherché longtemps le bon ordre pour les 27 histoires. Le thème, l’angle, le ton, le contenu change à chaque nouvelle. On passe, entre autres, d’une critique sociale, au thème récurrent de la mère mexicaine, en passant par une suite amoureuse divisée en cinq parties dans le livre.

Françoise Major s’intéresse aussi à plusieurs genres. Un peu de poésie ici, des haïkus ailleurs. « Je voulais que le livre soit éclaté comme la ville. À chaque sortie à Mexico, on sait qu’on va tomber sur quelque chose de bizarre. Mais je ne voulais pas parler que de violence. Je voulais montrer à quel point Mexico peut être une ville festive et plaisante. »

L’un des textes les plus crus, Numéro 140301751, traite de la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2015, une histoire scandaleuse qui s’est déroulée durant le sextennat de l’ex-président Enrique Peña Nieto.

« Ça a été dur à écrire parce que je ne voulais pas dire n’importe quoi. donc, je suis allée voir les documents visuels. Au Mexique, il n’y a pas de censure sur les photos. Tout est sur internet. Ce n’est pas recommandé de les voir, j’en ai fait des cauchemars. »

Un autre texte cite l’ex Pink Floyd Roger Waters (Rogelio Aguas, comme traduisent les Mexicains) qui a exigé, dans un concert devant 100 000 spectateurs au Zócalo (la place centrale) de Mexico, la démission du président Peña Nieto.

« Te pido perdon, amigo, me estoy volviendo loco », que je réussis à articuler.

Je me laisse tomber sur son lit recouvert d’une horreur bleue où un tigre a été tracé à coups de lignes noires, je m’enfonce dans la douceur fabriquée de la couverture, dans la plainte aiguë du matelas. Un goût âcre se répand dans ma bouche. Je suis atteint de la maladie de la jalousie. »

Suite Deux oiseaux, un chemin 4. Cacatoès ou coq dans Le nombril de la lune

Anti-clichés

L’autrice aime, par ailleurs, brouiller les pistes dans ce livre au rythme maîtrisé. Françoise Major (d)écrit l’inattendu et imagine des rencontres improbables. La touchante amitié entre un enfant et son chien dans Feu follet ou dans la nouvelle, Hoy por ti, mañana por ti (Aujourd’hui pour moi, demain pour toi), la situation où un collégien tisse d’étranges liens avec un assassin.

« C’est une idée de mon copain, qui est Mexicain, c’est-à-dire que doit-on faire en présence d’un criminel? Le plus simple est probablement de l’avoir de son côté. Il y a une humanité quand même dans cette histoire. »

Le titre du recueil, Le nombril de la lune, renvoie au nom Mexico qui est composé de deux mots aztèques signifiant lune, centre ou nombril et lieu. Selon la légende, comme l’explique l’ultime texte, la déesse de la lune Coyolxauhqui aurait été démembrée par ses 400 fils sous la commande de leur soeur jalouse…

Des notes explicatives, un glossaire fort utile et des suggestions de chansons populaires finissent, par ailleurs, de nous éclairer au terme de ce recueil au contenu fort relevé. Et « que ¡viva Mexico cabrones! »

Les photos suivantes (réalisées sur support argentique) sont de Françoise Major

Chocs culturels

Partenaire de libre-échange avec le Canada et les États-Unis, le Mexique est un pays nord-américain fort différent de ses voisins. À Mexico, l’exubérante culture latine déploie des ailes multicolores. Un Mexique peut aussi en cacher un autre et les chocs culturels s’avèrent nombreux… et inspirants!

Relations amoureuses

« Il y a beaucoup de jalousie, d’affaires très compliquées, des conjoints contrôlants, de la trahison. Des trucs à la fois complexes et enfantins qui me donnaient envie d’écrire à ce sujet. Les garçons peuvent être intenses et ils doivent toujours faire le premier pas. »

L’humour

« Leur humour est une façon d’exprimer une certaine impuissance devant la réalité. Ils détournent tout et c’est vraiment drôle, mais je crois qu’il faut arrêter de rire éventuellement. »

Religion

« Ça peut changer d’une famille à l’autre, mais je crois que la religion est devenue une habitude pour eux. C’est davantage présent qu,ici, mais c’est plus comme une raison de se rassembler, d’être ensemble. Je ne suis pas sûre qu’ils ont une telle ferveur religieuse. « 

La violence

« À la sortie d’un spectacle de la chanteuse féministe Paquita del Barrio, mon copain et moi avons failli être attaqué au centre-ville. Deux hommes menaçants nous ont suivi et se sont approchés de nous. Finalement, l’un d’eux m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras. J’étais certaine qu’il allait me voler, mais il nous a laissés partir. »

Corruption

« Ce sont des questions complexes, mais il y a beaucoup de corruption entre les narcos, les gouvernements, la police. Ce qui fait en sorte que les Mexicains ne croient plus aux médias d’information. Ils estiment que les véritables coupables s’en tirenttoujours et ils ont probablement raison. »

Roma

« Quand j’ai vu Roma récemment, j’ai senti qu’il y avait un lien avec moi puisque j’ai écrit une nouvelle (Socorro) qui parle d’une quasi-noyade comme dans le film. C’est une thématique importante, celle de la mère et de la mer. Il y a une transformation qui arrive dans l’eau. Ce film m’a énormément touchée. »

L’avenir

« Selon moi, il y a de l’espoir en ce moment. On le sent chez les gens. en même temps, les problèmes sont grands. La corruption et l’impunité sotn très répandus, mais le nouveau président semble vouloir changer les choses. »

Ses suggestions de lectures mexicaines

Raconte-moi la fin, Valeria Luiselli, Éditions de l’Olivier

« C’est une écrivaine incontournable, une lecture importante qui porte sur le tribunal d’immigration américain qui reçoit les enfants et adolescents qui arrivent seuls aux États-Unis. Très touchant »

¿Te vere en el desayuno?, Guillermo Fadanelli, Almadia

« Je ne sais pas si c’est traduit en français, mais ce sont quatre histoires interconnectées très drôles. C’est très dur aussi. C’est ça Mexico, c’est rigolo avec des personnages fantastiques. »

Mexico quartier Sud, Guillermo Arriaga, Phébus

« C’est lui qui a écrit le scénario du film de Gonzalez Iñarritu , Amores perros, que j’ai revu récemment. C’est un grand film. Son recueil de nouvelles est très bien écrit. Le premier texte est à hurler tellement c’est violent. »

Publicités

Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

NOUVELLES

crédit: Sylvie Ann Paré

Sylvain Émard plus continental que jamais

Le chorégraphe et danseur Sylvain Émard retourne à New York le 22 mars avec son solo Le chant des sirènes qui sera présenté au Schimmel Center.

En 2012, le magazine New Yorker avait hissé son Grand continental au rang des meilleurs moments en danse de la saison. C’est la première fois que le public new-yorkais pourra apprécier le travail scénique du Québécois dans Le chant des sirènes.

Par la suite, Sylvain Émard sera de retour au Québec pour une ultime série de représentations de cette même pièce du 3 au 25 avril de Gaspé à Montréal en passant par Saint-Jérôme.

Infos: http://www.sylvainemard.com/fr/creations

Littérature: La guerre sale

Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 125 pages.

La romancière et essayiste mexicaine Valeria Luiselli parle, dans Raconte-moi la fin, de vies terrifiantes, marquées par le passé et hypothéquées par l’incertitude de l’avenir. Il s’agit des réalités qui hantent des milliers d’enfants latino-américains immigrant seuls aux États-Unis. Pour eux, ni les périls ni les menaces ne s’arrêtent à la frontière, peut-on constater dans cet essai troublant.

Valeria Luiselli vit aux États-Unis depuis plusieurs années, mais l’autrice n’a jamais cessé de se préoccuper de son pays d’origine, le Mexique. Son essai Raconte-moi la fin est une demande que lui faisait souvent sa fille lorsqu’elle travaillait comme traductrice pour les tribunaux d’immigration américains.

Encore aujourd’hui, en vertu des politiques/préjugés de Donald Trump, la frontière américano-mexicaine demeure un sujet brûlant eu égard aux enfants qui y ont été séparés de leur famille. Ces jeunes abandonnés par le système risquent de se retrouver de plus en plus nombreux face aux juges de l’immigration.

Romancière et essayiste, Valeria Luiselli livre un témoignage de première main au sujet de ces mineurs qui sont livrés à la justice et doivent répondre à 40 questions qui vont de « Pourquoi êtes-vous venu aux États-Unis? » à «  Comment avez-vous voyagé jusqu’ici? » en passant par « Vous est-il arrivé quelque chose durant votre voyage aux U.S.A. qui vous a fait peur ou vous a blessé? »

La honte

En posant cette question, la traductrice pensait : « je n’ai qu’une envie : me couvrir le visage, les oreilles et disparaître ». À la honte s’ajoute des sentiments d’impuissance de celles et ceux qui doivent servir de lien entre le tribunal et les enfants. Ces derniers ont quitté le Mexique ou un pays d’Amérique centrale parce que leur vie était menacée et, parfois, ils retrouvent les mêmes gangs criminels – la Mara Salvatrucha ou le Barrio 18 qui possèdent des filiales américaines – en fréquentant une nouvelle école dans un pays qui menacent de les expulser.

De fait, la grande majorité de ces enfants sont retournés dans leur pays d’origine sans que le tribunal n’ait même à expliquer sa décision aux avocats payés par des OBN. Ces jeunes marqués au fer rouge depuis leur naissance par la pauvreté et la violence n’ont bien souvent pas le temps de comprendre ce qui leur arrive dans le Land of the Free avant d’être expulsés librement.

L’essai fort bien documenté de Valeria Luiselli nous apprend, par ailleurs, que « certaines sources estiment que 120 000 – adultes et enfants – ont disparu au Mexique lors de tels voyages vers les États-Unis ». En 2015, le gouvernement mexicain d’Enrique Peña Nieto, que l’essayiste surnomme « le garçon le plus impeccablement cynique et sinistre des tyrans serviles d’Amérique du sud chargés de basses besognes – a même expulsé davantage – 150 000 – de ressortissants d’Amérique centrale que les États-Unis.

Ce serait assurément un pas en avant si nos gouvernements reconnaissaient la dimension hémisphérique du problème, le lien entre les phénomènes tels que les guerres de la drogue, les gangs d’Amérique centrale et des États-Unis, la consommation de drogue et l’émigration massive d’enfants en provenant du Triangle du Nord vers les États-Unis en passant par le Mexique. Personne, ou presque personne, des producteurs aux consommateurs, n’est prêt à assumer son rôle dans ce grand théâtre de la dévastation des vies de ces enfants.

L’autrice entrecroise savamment son histoire personnelle à ses recherches exhaustives pour nous donner une idée claire et triste de ce que vivent ces enfants, souvent victimes du « nettoyage systémique » qu’opèrent des criminels à la solde des narcos en Amérique centrale et du Nord.

Le gouvernement mexicain, aussi, effectue des raids pour déloger brutalement les immigrants, incluant les enfants, qui voyagent vers les États-Unis à bord de trains de marchandises appelés « la Bestia », de vétustes wagons où tous et chacun prennent place en route vers leurs chimères américaines.

Raconte-moi la fin ne peut évidemment répondre à la question du titre. Les réponses sont conditionnelles à de réels changements politiques, mais peu probables. Le Mexique étant devenu depuis longtemps un « immense paillasson » pour Trump, selon l’autrice de l’excellent roman L’histoire de mes dents.

Valeria Luiselli vient, par ailleurs, de publier en anglais une nouvelle fiction, Lost Children Archive,  qui s’inspire également de son expérience de traductrice pour l’immigration. À travers un voyage dans le sud des États-Unis, la narratrice parle de sa famille reconstituée et de leurs désillusions, en comparaison avec le destin d’enfants seuls qui dorment sur le sol et traversent le désert à bord de train sous un ciel immense.

Et constamment menaçant, pourrait-on ajouter..

Théâtre: Rêver debout

Somnambules, de Geneviève L. Blais

Le 11e spectacle du Théâtre À corps perdus, Somnambules, est présenté dans une maison de Montréal et s’inspire librement du roman de Jean Cocteau Les enfants terribles. La pièce in situ nous perd parfois dans ses enchevêtrements, mais l’interprétation et la scénographies sont époustouflantes.

Après l’excellent Local B-17 présenté dans un entrepôt l’an dernier et mettant en vedette Marie-Ève Milot (Les barbelés) , la nouvelle production in situ de Geneviève L. Blais est un conte librement inspiré de Cocteau qui nous en met plein la vue et les oreilles.

Carl et Cindy sont frère et sœur. Comme tous les enfants, ils aiment jouer et, en lisant Les enfants terribles de Cocteau, ils repoussent constamment leurs limites et les règles du monde adulte. Adolescents, des sentiments troubles les assaillent et ils vont… trop loin. Leurs jeux interdits seront maqués par la jalousie et la cruauté.

On est bien dans l’univers de Cocteau, d’autant plus que les personnages de son roman, Élisabeth et Paul apparaissent telles des figures fantomatiques qui servent, en quelque sorte, de « doubles » aux personnages principaux. D’autres personnages du roman seront aussi évoqués, mais c’est là que les fils narratifs s’emmêlent quelque peu. Avec les ellipses temporelles et les changements de tons entre la langue de Cocteau et celle des Québécois, il devient facile de s’y perdre.

N’empêche, la mise en scène précise et rythmée de Geneviève L. Blais crée un véritable univers onirique envoûtant à l’aide d’une scénographie inventive et débordante, signée Fruzsina Lanyi, et des vidéos de Sylvio Arriola.

Les spectateurs déambulent dans plusieurs pièces de cette maison, située dans Côte-des-Neiges, en allant de surprises en mystères. Somnambules crée un sens du merveilleux qui devient parfois renversant. C’est celui des enfants et des adultes qui le restent toujours un peu. Imaginatifs, secrets, joueurs, mélancoliques.

Les interprètes adultes – Alain Fournier, Marie Cantin, Étienne Pilon et Sylvie De Morais-Noguiera – sont excellents. En alternance certains soirs, les jeunes actrices et acteurs qui jouent Cindy et Carl enfants et adolescents démontrent également un bel aplomb dans des conditions qui n’ont rien d’habituelles.

Bref, si la pièce aurait bénéficié d’une ligne dramatique plus claire, le produit final envoûte en raison d’une inventivité de tous les instants. Dans le monde du rêve, tout est permis et rien n’est possible. Jean Cocteau l’avait bien compris, que ce soit dans ses livres, ses dessins ou ses films, et Somnambules rend bien hommage à ce grand rêveur éveillé, iconoclaste et irrévérencieux.

Somnambules est présenté in situ dans une résidence de Côte-des-Neiges jusqu’au 31 mars. Pour réserver: http://www.acorpsperdus.com.