Littérature: La guerre sale

Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 125 pages.

La romancière et essayiste mexicaine Valeria Luiselli parle, dans Raconte-moi la fin, de vies terrifiantes, marquées par le passé et hypothéquées par l’incertitude de l’avenir. Il s’agit des réalités qui hantent des milliers d’enfants latino-américains immigrant seuls aux États-Unis. Pour eux, ni les périls ni les menaces ne s’arrêtent à la frontière, peut-on constater dans cet essai troublant.

Valeria Luiselli vit aux États-Unis depuis plusieurs années, mais l’autrice n’a jamais cessé de se préoccuper de son pays d’origine, le Mexique. Son essai Raconte-moi la fin est une demande que lui faisait souvent sa fille lorsqu’elle travaillait comme traductrice pour les tribunaux d’immigration américains.

Encore aujourd’hui, en vertu des politiques/préjugés de Donald Trump, la frontière américano-mexicaine demeure un sujet brûlant eu égard aux enfants qui y ont été séparés de leur famille. Ces jeunes abandonnés par le système risquent de se retrouver de plus en plus nombreux face aux juges de l’immigration.

Romancière et essayiste, Valeria Luiselli livre un témoignage de première main au sujet de ces mineurs qui sont livrés à la justice et doivent répondre à 40 questions qui vont de « Pourquoi êtes-vous venu aux États-Unis? » à «  Comment avez-vous voyagé jusqu’ici? » en passant par « Vous est-il arrivé quelque chose durant votre voyage aux U.S.A. qui vous a fait peur ou vous a blessé? »

La honte

En posant cette question, la traductrice pensait : « je n’ai qu’une envie : me couvrir le visage, les oreilles et disparaître ». À la honte s’ajoute des sentiments d’impuissance de celles et ceux qui doivent servir de lien entre le tribunal et les enfants. Ces derniers ont quitté le Mexique ou un pays d’Amérique centrale parce que leur vie était menacée et, parfois, ils retrouvent les mêmes gangs criminels – la Mara Salvatrucha ou le Barrio 18 qui possèdent des filiales américaines – en fréquentant une nouvelle école dans un pays qui menacent de les expulser.

De fait, la grande majorité de ces enfants sont retournés dans leur pays d’origine sans que le tribunal n’ait même à expliquer sa décision aux avocats payés par des OBN. Ces jeunes marqués au fer rouge depuis leur naissance par la pauvreté et la violence n’ont bien souvent pas le temps de comprendre ce qui leur arrive dans le Land of the Free avant d’être expulsés librement.

L’essai fort bien documenté de Valeria Luiselli nous apprend, par ailleurs, que « certaines sources estiment que 120 000 – adultes et enfants – ont disparu au Mexique lors de tels voyages vers les États-Unis ». En 2015, le gouvernement mexicain d’Enrique Peña Nieto, que l’essayiste surnomme « le garçon le plus impeccablement cynique et sinistre des tyrans serviles d’Amérique du sud chargés de basses besognes – a même expulsé davantage – 150 000 – de ressortissants d’Amérique centrale que les États-Unis.

Ce serait assurément un pas en avant si nos gouvernements reconnaissaient la dimension hémisphérique du problème, le lien entre les phénomènes tels que les guerres de la drogue, les gangs d’Amérique centrale et des États-Unis, la consommation de drogue et l’émigration massive d’enfants en provenant du Triangle du Nord vers les États-Unis en passant par le Mexique. Personne, ou presque personne, des producteurs aux consommateurs, n’est prêt à assumer son rôle dans ce grand théâtre de la dévastation des vies de ces enfants.

L’autrice entrecroise savamment son histoire personnelle à ses recherches exhaustives pour nous donner une idée claire et triste de ce que vivent ces enfants, souvent victimes du « nettoyage systémique » qu’opèrent des criminels à la solde des narcos en Amérique centrale et du Nord.

Le gouvernement mexicain, aussi, effectue des raids pour déloger brutalement les immigrants, incluant les enfants, qui voyagent vers les États-Unis à bord de trains de marchandises appelés « la Bestia », de vétustes wagons où tous et chacun prennent place en route vers leurs chimères américaines.

Raconte-moi la fin ne peut évidemment répondre à la question du titre. Les réponses sont conditionnelles à de réels changements politiques, mais peu probables. Le Mexique étant devenu depuis longtemps un « immense paillasson » pour Trump, selon l’autrice de l’excellent roman L’histoire de mes dents.

Valeria Luiselli vient, par ailleurs, de publier en anglais une nouvelle fiction, Lost Children Archive,  qui s’inspire également de son expérience de traductrice pour l’immigration. À travers un voyage dans le sud des États-Unis, la narratrice parle de sa famille reconstituée et de leurs désillusions, en comparaison avec le destin d’enfants seuls qui dorment sur le sol et traversent le désert à bord de train sous un ciel immense.

Et constamment menaçant, pourrait-on ajouter..

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