Littérature: Amours mexicaines

Françoise Major
Crédits : Justine Latour et Le Cheval d’août

Le deuxième recueil de nouvelles de Françoise Major, Le nombril de la lune, dévoile une large mosaïque d’expériences mexicaines. L’autrice a écrit 27 textes qui rendent compte des splendeurs et des douleurs de la capitale du Mexique. Des histoires violentes, truculentes, étranges, joyeuses. À l’image d’une mégalopole de plus de 20 millions d’habitants que Françoise Major aime profondément.

La très forte envie de parler espagnol. C’est ce qui a amené la diplômée en création littéraire de l’UQAM à passer six ans au Mexique. En touriste, Françoise Major avait auparavant visité la capitale du pays et les États de Oaxaca et de Chiapas.

« J’étais fascinée par le chaos, un chaos qui fonctionne. Je me suis dit que j’aimerais y vivre. J’ai cherché du travail partout en Amérique latine pour parfaire mon espagnol et j’ai trouvé un poste d’assistante de langues à Mexico. »

L’autrice était consciente du fait que la ville avait mauvaise réputation en raison de la violence et de la corruption, mais les rumeurs ne l’ont jamais arrêtée. Françoise Major pense même y retourner.

« Avec le recul, en étant à Montréal, il m’arrive de m’ennuyer tellement que je sens que je suis en peine d’amour. Je n’irais pas n’importe où au Mexique. C’est Mexico qui m’attire. Il y a eu des moments plus difficiles pendant six ans, mais à la fin je voulais rester. »

Elle a retravaillé et terminé son premier recueil de nouvelles là-bas (Dans le noir jamais noir, La mèche, prix Adrienne-choquette 2014), un livre qu’elle avait commencé à Montréal. La Néo-Mexicaine a œuvré ensuite comme traductrice-correctrice dans la capitale. La ville l’a happée avec ses fantômes, ses exagérations, sa vie trépidante, colorée, vibrante.

« Le lien entre mon premier livre et celui-ci, c’est qu’ils traitent tous les deux des petites violences au quotidien. J’étais nourrie par de nouvelles histoires dans de nouveaux lieux. Plus je parlais espagnol, plus j’avais envie de travailler avec cette langue qui ouvrait mes perspectives. De plus, les Mexicains aiment beaucoup se raconter. »


Françoise Major, Le nombril de la lune, Le Cheval d’août, 288 pages

Jungle créative

Exploratrice et chercheuse d’or, Françoise Major s’est ainsi retrouvée devant une jungle créative luxuriante. Elle écoutait, prenait des notes, interviewait les gens sur leur vie. Les pépites ont suivi. « Je ne me suis jamais fait dire non », précise-telle.

Pour démêler les fils réels et imaginaires, l’écrivaine a dû procéder par thèmes et choisir les histoires qui, spontanément, la touchait davantage. Dans ses fables où l’émotion est très présente, l’esprit inventif de l’autrice, s’est superposée aux réalités qu’elle décrit. La ville de Mexico a représenté pour elle une étincelle qui a fait exploser les possibilités narratives. Elle exploite ce filon avec agilité tout en slalomant entre les clichés: violence, narcos, corruption .

« Il y a mille Mexicos. Mais il ne faut pas oublier que la responsabilité des problèmes attribués au Mexique se situe souvent ailleurs. La demande de drogue vient des États-unis qui vendent des armes aux narcos. La position du Canada, de son côté, est de croire à la justice mexicaine, ce qui représente aussi un problème. »

Édition

Son éditrice, Geneviève Thibault et elle ont cherché longtemps le bon ordre pour les 27 histoires. Le thème, l’angle, le ton, le contenu change à chaque nouvelle. On passe, entre autres, d’une critique sociale, au thème récurrent de la mère mexicaine, en passant par une suite amoureuse divisée en cinq parties dans le livre.

Françoise Major s’intéresse aussi à plusieurs genres. Un peu de poésie ici, des haïkus ailleurs. « Je voulais que le livre soit éclaté comme la ville. À chaque sortie à Mexico, on sait qu’on va tomber sur quelque chose de bizarre. Mais je ne voulais pas parler que de violence. Je voulais montrer à quel point Mexico peut être une ville festive et plaisante. »

L’un des textes les plus crus, Numéro 140301751, traite de la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2015, une histoire scandaleuse qui s’est déroulée durant le sextennat de l’ex-président Enrique Peña Nieto.

« Ça a été dur à écrire parce que je ne voulais pas dire n’importe quoi. donc, je suis allée voir les documents visuels. Au Mexique, il n’y a pas de censure sur les photos. Tout est sur internet. Ce n’est pas recommandé de les voir, j’en ai fait des cauchemars. »

Un autre texte cite l’ex Pink Floyd Roger Waters (Rogelio Aguas, comme traduisent les Mexicains) qui a exigé, dans un concert devant 100 000 spectateurs au Zócalo (la place centrale) de Mexico, la démission du président Peña Nieto.

« Te pido perdon, amigo, me estoy volviendo loco », que je réussis à articuler.

Je me laisse tomber sur son lit recouvert d’une horreur bleue où un tigre a été tracé à coups de lignes noires, je m’enfonce dans la douceur fabriquée de la couverture, dans la plainte aiguë du matelas. Un goût âcre se répand dans ma bouche. Je suis atteint de la maladie de la jalousie. »

Suite Deux oiseaux, un chemin 4. Cacatoès ou coq dans Le nombril de la lune

Anti-clichés

L’autrice aime, par ailleurs, brouiller les pistes dans ce livre au rythme maîtrisé. Françoise Major (d)écrit l’inattendu et imagine des rencontres improbables. La touchante amitié entre un enfant et son chien dans Feu follet ou dans la nouvelle, Hoy por ti, mañana por ti (Aujourd’hui pour moi, demain pour toi), la situation où un collégien tisse d’étranges liens avec un assassin.

« C’est une idée de mon copain, qui est Mexicain, c’est-à-dire que doit-on faire en présence d’un criminel? Le plus simple est probablement de l’avoir de son côté. Il y a une humanité quand même dans cette histoire. »

Le titre du recueil, Le nombril de la lune, renvoie au nom Mexico qui est composé de deux mots aztèques signifiant lune, centre ou nombril et lieu. Selon la légende, comme l’explique l’ultime texte, la déesse de la lune Coyolxauhqui aurait été démembrée par ses 400 fils sous la commande de leur soeur jalouse…

Des notes explicatives, un glossaire fort utile et des suggestions de chansons populaires finissent, par ailleurs, de nous éclairer au terme de ce recueil au contenu fort relevé. Et « que ¡viva Mexico cabrones! »

Les photos suivantes (réalisées sur support argentique) sont de Françoise Major

Chocs culturels

Partenaire de libre-échange avec le Canada et les États-Unis, le Mexique est un pays nord-américain fort différent de ses voisins. À Mexico, l’exubérante culture latine déploie des ailes multicolores. Un Mexique peut aussi en cacher un autre et les chocs culturels s’avèrent nombreux… et inspirants!

Relations amoureuses

« Il y a beaucoup de jalousie, d’affaires très compliquées, des conjoints contrôlants, de la trahison. Des trucs à la fois complexes et enfantins qui me donnaient envie d’écrire à ce sujet. Les garçons peuvent être intenses et ils doivent toujours faire le premier pas. »

L’humour

« Leur humour est une façon d’exprimer une certaine impuissance devant la réalité. Ils détournent tout et c’est vraiment drôle, mais je crois qu’il faut arrêter de rire éventuellement. »

Religion

« Ça peut changer d’une famille à l’autre, mais je crois que la religion est devenue une habitude pour eux. C’est davantage présent qu,ici, mais c’est plus comme une raison de se rassembler, d’être ensemble. Je ne suis pas sûre qu’ils ont une telle ferveur religieuse. « 

La violence

« À la sortie d’un spectacle de la chanteuse féministe Paquita del Barrio, mon copain et moi avons failli être attaqué au centre-ville. Deux hommes menaçants nous ont suivi et se sont approchés de nous. Finalement, l’un d’eux m’a demandé s’il pouvait me prendre dans ses bras. J’étais certaine qu’il allait me voler, mais il nous a laissés partir. »

Corruption

« Ce sont des questions complexes, mais il y a beaucoup de corruption entre les narcos, les gouvernements, la police. Ce qui fait en sorte que les Mexicains ne croient plus aux médias d’information. Ils estiment que les véritables coupables s’en tirenttoujours et ils ont probablement raison. »

Roma

« Quand j’ai vu Roma récemment, j’ai senti qu’il y avait un lien avec moi puisque j’ai écrit une nouvelle (Socorro) qui parle d’une quasi-noyade comme dans le film. C’est une thématique importante, celle de la mère et de la mer. Il y a une transformation qui arrive dans l’eau. Ce film m’a énormément touchée. »

L’avenir

« Selon moi, il y a de l’espoir en ce moment. On le sent chez les gens. en même temps, les problèmes sont grands. La corruption et l’impunité sotn très répandus, mais le nouveau président semble vouloir changer les choses. »

Ses suggestions de lectures mexicaines

Raconte-moi la fin, Valeria Luiselli, Éditions de l’Olivier

« C’est une écrivaine incontournable, une lecture importante qui porte sur le tribunal d’immigration américain qui reçoit les enfants et adolescents qui arrivent seuls aux États-Unis. Très touchant »

¿Te vere en el desayuno?, Guillermo Fadanelli, Almadia

« Je ne sais pas si c’est traduit en français, mais ce sont quatre histoires interconnectées très drôles. C’est très dur aussi. C’est ça Mexico, c’est rigolo avec des personnages fantastiques. »

Mexico quartier Sud, Guillermo Arriaga, Phébus

« C’est lui qui a écrit le scénario du film de Gonzalez Iñarritu , Amores perros, que j’ai revu récemment. C’est un grand film. Son recueil de nouvelles est très bien écrit. Le premier texte est à hurler tellement c’est violent. »

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  2 comments for “Littérature: Amours mexicaines

  1. 27 février 2019 à 13 h 12 min

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

    J'aime

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