Théâtre: Cr#%# d’oiseau cave, cr#%# de bon show!

Photos: Julie Rivard

Cr#%# d’oiseau cave clôt sur une note audacieuse et réussie la saison de La Licorne. Un Tchekhov servi à la sauce québécoise par un chef qui n’a pas peur des mots et des cuistots qui se surpassent. De l’oiseau cuit à point dans un cr#%# de bon show!

Anton Tchekhov peut dormir tranquille. Le dramaturge américain Aaron Posner en prend bien soin en l’adaptant au monde contemporain et, à La Licorne, Benjamin Pradet a fait une excellente traduction de son texte Stupid Fucking Bird , inspiré de La mouette de Tchekhov, que Michel-Maxime Legault met en scène avec sobriété pour servir le drame avant toute chose.

Guère besoin des 13 personnages de la pièce originale, comme l’a compris Posner, pour aller à l’essentiel des tourments de ces êtres ambitieux et égoïstes, qui se cherchent et se trouvent et se perdent, qui veulent être célèbres avant d’être artistes, qui aiment sans savoir aimer d’autre chose que leur petite personne. Vains, mais tout de même attendrissants de faiblesse et d’humanité. Voici une lecture juste d’un monde, le nôtre, où l’on prend des idéologies et des fantasmes comme principes de vie.

Conrad (Konstantin chez Tchekhov) écrit une pièce pour sa copine Nina. Le jeune dramaturge, malheureux, se croit incompétent et souffre du manque d’intérêt de sa mère Emma (Irina), une actrice célèbre et amoureuse d’un romancier tout aussi connu, Trigorine. Pendant que Nina, la pauvre, se pense amoureuse du fat Trigorine et laisse Conrad. Au second plan, on retrouve un chœur disloqué qui assure le rythme et intervient à l’occasion, commentant en quelque sorte l’intrigue qui se déroule sous nos yeux.

Avec un tel scénario resserré autour de ces dangereuses liaisons, on pourrait imaginer la pièce en vaudeville. À l’opposé, Michel-Maxime Legault évacue toute autre distraction en ne faisant appel qu’à un éclairage minutieux de Cédric Delorme-Bouchard. Les interprètes restent pratiquement toujours sur le plateau et le metteur en scène les fait intervenir dans des monologues, dialogues et autres, en soutirant tout le maximum d’humour et de drame contenus dans chaque scène.

Dans cet oiseau rare, il y a aussi une pièce dans la pièce avec moult apartés. Les choix de mise en scène font en sorte, cependant, que le spectateur ne s’y perde jamais. D’abord, en raison du dispositif scénique, mais aussi et, surtout, d »une interprétation de très grande qualité. Nous sommes devant les plus québécois des interprètes tchekhoviens que l’on puisse trouver: Roxane Bourdages, François-Xavier Dufour, Robert Lalonde, Catherine Lavoie, Danielle Proulx, Sasha Samar et Richard Thériault. Drôles, tragiques, naïfs et rusés, existentialistes et je-m’en-foutistes.

Chez Posner comme chez Tchekhov, ces personnages on les reconnaît. On les a croisés dans la rue, vus à la télé ou connus intimement. On les aime, parfois, les déteste encore plus. Probablement parce qu’ils nous ressemblent tant. Artistes ou artisssss, comme disent les mauvaises langues, mais en tout point semblables à nous, pauvres mortels. On compatit, donc, la plupart du temps.

Extrait: « Mais la vérité c’est que… La plupart du temps, je me réveille le matin, juste avant le lever du soleil, ou à peu près. Y fait encore noir, pis souvent y fait encore froid. Pis je suis tout seul. Pis je me rase, pis je prends ma douche, pis je m’habille, pis la dernière chose que je fais avant de sortir de la maison, c’est brosser mes dents. Pis peut-être trois matins sur cinq, je me demande — pendant que je me brosse les dents, toujours à ce moment-là, je le sais pas pourquoi, mais vraiment en plein milieu d’un des petits rituels quotidiens les plus ordinaires au monde — je me demande… À quoi ça sert de continuer ? À quoi ça sert de franchir la porte, de sortir dehors, pour aller faire… toutes les choses que je fais toujours. Pis savez-vous pourquoi je le fais ? Savez-vous ? Le savez-vous ?
( Un spectateur répond « Non »)
Ben moi non plus, chers amis. Moi non plus… »

Le spectacle trace une mince ligne entre les personnages et les spectateurs. Nous sommes tous dans le même bateau, cherchant du sens, des relations, des excuses ou des motivations. En dépit de l’effet de distanciation des apartés, on est touché par les petits drames et les grands mensonges de tout un chacun, leurs minces espoirs et leurs rires cyniques.

Nous connaissons cette vie-là. Nous y jouons aussi des rôles. À certains moments de la pièce, entre ce qui se passe sur la scène et nos petits cœurs blessés, un courant passe et on pourra éprouver, brièvement, un soulagement intérieur et satisfaisant grâce à l’identification aux « personnages » sur scène. La Cr#%# de catharsis!

Plus important encore, notre tête nous le rappelle, comme le fait un personnage au début de la pièce, que nous serons tous et toujours, envers et malgré tout, à la recherche de « quelque chose de plus doux ». La pièce et la vie ne se termineront pas avant notre dernier souffle. À nous d’y voir, de sortir de la salle et de poser les gestes qui se doivent. Le savez-vous?

La pièce Cr#%# d’oiseau cave est présentée à La Licorne jusqu’au 25 mai.

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