Littérature: Ah…!

Suzanne Jacob poursuit sa quête faite de questionnements et d’étonnements dans Feu le soleil, un recueil de neuf courtes nouvelles dont la densité éclaire autant qu’elle stupéfait. C’est là tout l’art d’une autrice qu’on aime lire et relire. C’est le talent d’une artiste au regard curieux, oblique, qui nous entraîne dans un refus salutaire de compromis simplistes ou paresseux.

Quel professeur.e d’art visuel ou de littérature, peut-être même de cinéma ou de journalisme, a dit que tout est affaire de point de vue? Tous et toutes, probablement. Suzanne Jacob est point de vue. La position, l’angle, les yeux mêmes. Uniques. Dans Feu le soleil, publié chez Boréal, elle pose plus de questions qu’elle n’y répond. Mais personne d’autre ne sait le le faire comme elle.

C’est une essayiste maîtrisant la langue de la poésie. Une romancière qui ne romance absolument rien. Une poète qui semble parfois déjouée par les mots. Suzanne Jacob est une prestidigitatrice, en fait. Elle apparaît dans une robe de tragédienne avec, dans son chapeau, un humour déconcertant.

« Où est le monde de la paix dans le monde? […] Franchement, je ne crois pas que je souffre, je ne souffre pas, je vous le demande? […] C’est le lever, comme le lever du jour, le lever du soleil, le lever de rideau, et pourtant, la levée du corps, comme c’est comique, la levée du cadavre, quelle fatigue, et ensuite de quel auditoire s’agit-il? […] Est-ce que quelqu’un parmi vous entend comme moi voler la fameuse mouche? « 

Non, nous ne l’entendons pas. Occupés que nous sommes à tenter de comprendre sur quel terrain miné se pose le regard des narratrices. Elles sont préoccupées, inquiètes, énigmatiques. Amies, mères de fille ou filles de mère, professeures ou sœurs. Elles lisent beaucoup (D.M. Thomas, Crista Wolfe, Mona Latif-Ghattas, Paul Chamberland), réfléchissent tout autant, mais demeurent quelque peu en retrait de la vie. En observatrices affamées.

Surtout, elles refusent l’évidence et les clichés provenant d’expression toutes faites, de situations faussement simples ou de médias encore plus dépassés par l’état du monde que ces femmes lucides.

« Aucun de ces médias ne sait que la guerre, c’est la torture? Qu’est-ce qui se passe? On rêve? Aucun de ces médias ne sait qu’on peut voir des mises à mort en direct autant qu’on en a envie, quand on veut comme on veut, sur les sites dédiés? Qu’est-ce qui se passe? Pourquoi est-ce qu’une tête qui saute en direct les soulève tous d’indignation sans que le concept de leur mise en scène médiatique chancelle? On rêve? Nous rêvons. »

Heureusement, Suzanne Jacob ne rêve pas. Ou très peu. Elle reste, comme toujours, cette conscience en marche, cette mémoire qui refuse l’oubli. On pourrait l’accuser d’être cynique, mais qui ne le serait pas devant le concentré d’indifférence et d’ignorance que ses récits nous présentent?

Son écriture ample et sa réflexion pertinente nous parlent de choses assez simples, finalement, mais devenues presque tabous: l’humilité, la sensibilité, le déni du déni. L’extinction, pourtant lointaine dans le temps, du soleil autorise désormais toutes les superficialités, les violences et la désespérance face à la survie de notre espèce, nous dit-elle.

L’humanité est plongée dans une sorte de coma artificiel. La poète savait déjà que « nous ne serons plus jamais identiques à nous-mêmes » (Amour, que veux-tu faire?, Boréal, 2011). La nouvelliste suggère qu’il est peut-être trop tard. Suzanne Jacob persiste et signe. Pas de pitié pour personne, même pas pour elle-même. Serrons les poings et relevons-nous!

C’est cela et… pas tout à fait. L’ambiguïté triomphe dans Feu le soleil. Comme la chroniqueuse d’il y a près de 30 ans dans La Gazette des femmes, doutait et doutera toujours. L’œil malicieux, l’autrice nous offre des espèces de certitudes intranquilles puisque la roue, dans sa tête, ne cesse de tourner plus vite que la terre autour du soleil.

Ah… !

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  1 comment for “Littérature: Ah…!

  1. bea
    14 juillet 2019 à 11 h 04 min

    Merci Mario! Merci de ramener Suzanne J en pleine lumière. Encore une fois, tu me donne le goût! Bon dimanche… xxx b

    Aimé par 1 personne

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