LITTÉRATURE: Camera obscura

Premier roman malheureusement passé inaperçu l’automne dernier, Les chambres obscures de Jean-François Villeneuve publié par Lévesque Éditeur, mérite l’attention. Ce récit filial parle avec justesse de la recherche de la vérité dans un monde où elle s’avère de plus en plus floue et, en filigrane, de la vie des exilés volontaires ou non, des apatrides, des réfugiés, au moment où l’on préfère détourner le regard de leur sort.

Le photographe de presse (on ne connaîtra pas son nom) parcourt le monde pour capter des moments inédits, des drames, des tragédies dans des pays où ça chauffe. Il en restera profondément marqué. À sa mort, son fils Karim essaie de comprendre pourquoi cet homme parlait mieux en images qu’avec des mots. Il s’envole vers la Russie, d’où ils serait originaire, pour retrouver une femme qui pourrait l’aider à rapiécer sa mémoire trouée.

Le journaliste, qu’est Jean-François Villeneuve, prend ici le relais de cette histoire complexe. À l’aide d’allers-retours dans le temps, d’un narrateur au « je » et d’un autre omniscient, il érige une construction fort solide qui nous tient en équilibre au-dessus des horreurs vues par le père et des vérités père-fils tout aussi douloureuses à assumer.

Cette quête devient vite un exercice de bienveillance. Le néo-romancier en profite pour parler d’un sujet d’actualité au moment où l’on détourne le regard du sort des réfugiés et autre immigrés ou illégaux, comme aiment dire, en serrant les poings, les froids et durs de leur identité « menacée ». La quête de Karim pour retrouver ses racines russes, sans en diminuer la nécessité, transcende le vide cliché identitaire « savoir-d’où-on-vient-pour-savoir-où-on va ».

Le sien est un récit d’apprentissage sur l’importance de la mémoire, mais aussi sur sa relative importance dans le temps. Non, le passé n’est pas toujours garant de l’avenir. Et si l’on en refuse les leçons de compréhension et de respect de l’autre, d’humanité quoi, c’est qu’on est de bien mauvais élèves. La trajectoire psychologique sans faille de Karim est touchante à cet égard.

Personne n’est tout blanc ou noir dans ce roman, ni Karim ni son père. Tous démontrent leurs défauts et leurs lâchetés devant les horreurs décrites ici. Mais comme celui du narrateur principal, le cœur du lecteur penche du côté de l’empathie et de l’ouverture d’esprit.

C’est la beauté de ce livre: la vérité sur la vérité, non seulement n’est-elle pas toujours bonne à dire, mais c’est qu’elle ne dit pas toute la vérité. Il y aura toujours des chambres obscures qui n’ont pas parlé. Chambre obscure ou camera obscura, l’ancêtre de l’appareil photo. Tout est question de regard, d’angle et de perception.

Dans ma main, il y a encore le bout de carton plié en quatre. Dessus, une impression fugitive et pâle. Zoya, le haut du corps nu. Son ventre rond et ses seins lourds, perceptibles dans le jeu d’ombre et de lumière. Elle a un regard sévère et les yeux perçants, malgré le noir et blanc atténué. Derrière elle, en retrait, je discerne les contours flous d’un homme penché sur un petit garçon qui semble dormir. L’appareil qu’a utilisé Zoya était jetable, de piètre qualité. Mais elle a réussi subtilement, par le reflet d’un miroir, à capter l’image du père de l’enfant à naître. Celui qui allait la quitter, sous prétexte de ne jamais vouloir la trahir. »

Karim apprend à regarder ailleurs, vers l’intérieur de soi notamment, plutôt que de se contenter de gros plans évidents. Il saisit l’ensemble du tableau pour en comprendre le sens sans s’arrêter uniquement au plus attrayant ou horrifiant. Le regard de Karim est ample et généreux.

Jean-François Villeneuve est amateur de cinéma également. Son roman se lit parfois comme un scénario de film, sans que cela en devienne un défaut. L’auteur possède un œil photographique, comme celui du père de Karim qui semble capter l’événement avant même qu’il ne se produise. Des intuitions justifiées.

Le romancier sait ajuster sa lentille selon ce que requiert le moment, la pensée, l’émotion. Il possède une plume au point focal précis. Les descriptions sont particulièrement réussies, appuyées par un style direct et un tempo, parfois, haletant. Les chambres obscures peut se lire, ainsi, tout d’un trait. C’est dans cet équilibre, entre réflexions et émotions notamment, qu’on peut voir le talent de l’auteur.

Quelques situations et métaphores convenues n’enlèveront rien au plaisir de cette découverte réjouissante de la cuvée 2018. Que Jean-François Villeneuve ne s’y arrête surtout pas!

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