THÉÂTRE: L’Énéide, le plus vieux chantier du monde

Olivier Kemeid, photo: David Ospina

Le Quat’Sous ouvre sa saison avec la pièce de son directeur artistique Olivier Kemeid, L’Énéide, créée en 2007 et inspirée de l’oeuvre de Virgile. Le périple d’Énée, en quête d’un nouveau rivage pour sa descendance, n’a rien de périmé. Les migrants migrent depuis toujours, peut-être encore davantage aujourd’hui. Avec peu d’ambition, sinon celle de survivre.

Olivier Kemeid avait vu juste avec sa pièce L’Énéide en 2007. Douze ans plus tard, malheureusement, le même constat se doit d’être répété. Des millions de femmes et d’hommes continuent de chercher de meilleurs ailleurs. Au péril de leur vie, ils et elles rêvent d’un monde où la pauvreté et la violence ne leur colleront plus à la peau, ni à celle de leurs enfants.

« En 2007, il commençait à y avoir des réfugiés subsahariens en Europe, mais ça ne faisait pas la première page des journaux. Aujourd’hui, on trouve des Énée tous les jours à la télé. Cette une histoire de tout temps. Ici, il y a eu les Français en Nouvelle-France et les Autochtones, avant, qui sont passés par le détroit de Béring. Il y avait une urgence de remonter la pièce face au repli, la peur, l’ignorance actuelles. »

Le poète latin Virgile avait voyagé en Méditerranée avant la naissance de Jésus-Christ. Il avait pressenti bien des choses, selon le dramaturge et metteur en scène québécois.

« Il savait très bien que le métissage était total, que la « fameuse » identité était composite et que le mythe de la terre vierge n’existait pas puisqu’il y avait du monde partout. En 2007, ça m’habitait beaucoup. Il y avait ici encore des gens qui disaient que les Français étaient arrivés en terre vierge. Heureusement, cela a changé. »

Ce « changement » à propos de notre compréhension de l’histoire n’a pas empêché les controverses récentes sur les nouveaux arrivants, la langue et la culture, la religion. Déni ou oubli volontaire? « Je me souviens pas ou je veux pas me souvenir », est à la base des replis identitaires que l’on sait.

« Pourtant, souligne Olivier Kemeid il y a eu des périodes de l’histoire où il y a eu des mains tendues et des accueils, ici. Et des moments de fermeture que l’on pense aux Juifs et aux Italiens, en Europe. C’est souvent relié aux épisodes économiques avec toutes sortes de craintes où le migrant devient le mouton noir. »

L’Énéide, photos: David Ospina

Mais son Énéide n’est pas un texte à sens unique. Le tout blanc et le tout noir n’existent pas. Que ce soit du côté de la la société d’accueil ou des migrants.

« Tomber dans l’angélisme n’est pas mieux. Être migrant n’est pas une vertu en soi. C’est une tragédie qui afflige toutes sortes de personnes. Il y a une scène où il y a des migrants sanguinaires qui sont prêts à tuer. Il n’y a pas nécessairement de solidarité. Inversement, l’agente d’immigration, la directrice de l’hôtel et les touristes ne sont pas des salauds. »

Chez Virgile, Énée a dû se battre pour faire sa place et il avait du sang sur les mains. La fin de son Énéide met en scène un combat tragique. Olivier Kemeid a gardé cette idée que les migrations ne se réalisent pas sans heurts ou sacrifices.

« Par contre, je voulais finir avec une main tendue contrairement à Virgile. Comme l’immigration de mon grand-père ici en 1952. J’aurais eu l’impression de le trahir si je ne montrais pas ce qu’on mon père appelait une « ignorance bienveillante » ici. Malheureusement, aujourd’hui, je dois constater une « ignorance malveillante. »

Comme le dit une superbe réplique dans la pièce, il serait temps pour nous tous de « déposer notre haine ». Transcender la colère, surtout quand on assume que les migrants sont souvent victimes de conditions socio-économiques qui favorisent le Nord au détriment du Sud, l’Occident face à l’Orient.

« Il n’est pas certain qu’on aurait des tout inclus à 800 $ la semaine s’il n’y avait pas une partie de l’humanité qui travaille pour nous comme esclaves. Carrément. Ça touche les vêtements, le pétrole, la bouffe. La moindre des choses est de le reconnaître. C’est fou de voir que les Italiens ont migré par millions aux États-Unis sans conserver ce sentiment de l’histoire. Et, quand ça bascule, de voir Salvini fermer le plus grand centre de réfugiés d’Europe. »

C’est la première fois qu’Olivier Kemeid remonte un de ses textes. « C’est particulier, admet-il. Ça devient un objet. C’est une distance qui est agréable. » Il a donc travaillé différemment avec 10 acteurs au lieu de sept.

« Le côté épique dans un petit théâtre me plaît énormément.Ça me permet d’amener le spectateurs avec nous dans ce bateau. C’est quelque chose de plus englobant. L’actualité fait en sorte que cette problématique nous est beaucoup moins étrangère. Il y a quelques adresses au public, mais ce n’est pas une pièce à message, même si c’est important, pour moi, de rendre honneur aux gestes de la migration. Comme de bâtir une distribution aux origines diverses. Ça fait partie de ma démarche. »

En 2007, Olivier Kemeid était moins conscient de la cité, de son propre aveu. Il ne savait pas que sa pièce aurait une portée universelle et serait traduite. « Je ne voulais qu’une chose: me rendre à la première vivant! »

Comme les réfugiés, les migrants, les exilés dans la vraie vie vraie lors d’une traversée à quitte ou double, nourrie par l’espoir. La migration humaine est le plus grand chantier de l’histoire.

Extrait de la pièce : « Je sais que votre seul but c’est de nous décourager à tout jamais de pénétrer vos terres, mais je dois vous dire une chose. C’est impossible, vous n’y arriverez pas. La misère est un vent qui ne dégonflera jamais nos voiles […] Nous continuerons à nous déverser. Nous déferlerons par vagues sur vos plages blanches et vous ne pourrez jamais arrêter ce flot. Car on n’arrête pas la mer avec ses bras. »

L’Énéide est présentée au Quat’Sous du 3 au 28 septembre

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