THÉÂTRE: Déposer sa haine

L’Énéide, photo:  Yanick Macdonald

Pertinence. C’est ce qui ressort de la reprise de L’Énéide présentée en ouverture de saison au Quat’Sous. Même si le spectacle manque de synchronicité, la pièce écrite et mise en scène par Olivier Kemeid garde sa raison d’être 12 ans après sa création. Elle parle de l’ici/maintenant en décrivant le désespoir de celles et de ceux qui n’ont pas la même couleur de peau, le même accent, les mêmes origines. Ces exilé.e.s qui ont déposé leur haine.

Ce sont les derniers mots de la pièce et les premiers que nous devrions embrasser tous les jours dans un monde qui ne finira jamais de changer, de se multiplier, de se mélanger. L’Énéide, selon Virgile et Olivier Kemeid, c’est une route que nous avons tous connue. Nous, nos parents, nos ancêtres, de tout temps. Nous, les migrants.

Que l’on soit passé de Repentigny à Montréal, de Dakar à Paris, de Hong Kong à Sydney. C’est le même chemin des petites et grandes différences, du doute, du malentendu et du rejet, mais aussi de l’accueil, de l’empathie et de la bienveillance.

Le héros de cette odyssée, Énée, n’est ni tout blanc ni tout noir. Il quitte une ville en feu, son père sur le dos, son enfant dans les bras. Il laisse aussi sa femme derrière et en abandonnera une autre durant son périple. Il tuera et frôlera la mort. Courageux et lâche à la fois, souvent indécis, meneur assumé à d’autres moments. Humain, trop humain.

Le beau texte d’Olivier Kemeid tisse ensemble le mythe éternel créé par Virgile et les réalités modernes des exilés de toutes sortes: rescapés des mers placés face à l’opulence touristique, migrants devant la froideur bureaucratique, réfugiés dans des camps inhumains. Le mythe et la réalité; un seul désespoir. Parce que c’est bien de ça dont il s’agit, hier et aujourd’hui, la survie d’humains à la dérive qui ne sont/n’ont plus rien.

La mise en scène réussit parfois à nous faire voir ce qui n’est pas là, ce qui est suggéré dans le regard des plus démunis. Mais, malheureusement, pas toujours.

Après un départ fort énergique, certaines scènes, comme celles de groupe par exemple, tombent à plat. Il en va de même de l’interprétation. En raison de tonalités et de niveaux de langage différents, l’orchestre ne joue pas toujours juste. L’arrimage entre le tragique incontournable et le comique comme soupape ne fonctionne pas toujours bien.

Ces quelques couacs du rendu scénique n’effacent pas le propos fort, percutant supporté avec très peu de moyens: des éclairages magnifiques, une bande sonore bien dosée et une scénographie simple, mais hyper-efficace.

Certaines scènes comme celle de la ville en feu du début, la rencontre entre le personnage d’Elisa et l’agente d’immigration ainsi que la descente aux enfers restent de forts points d’ancrage. S’y révèle alors une belle distribution de la diversité, réunie par Olivier Kemeid: notamment Mounia Zahzam, Tatiana Zinga Botao, Philippe Racine et Anglesh Major qui méritent leur place sur nos scènes.

Le temps aura-t-il manqué au chef et aux musiciens pour accorder cet orchestre et peaufiner la production? Ce n’est malheureusement pas la première fois ou la dernière qu’on le constate. Il nous a semblé que le sujet et les mots nécessitent un plus grand plateau et des moyens plus importants pour se déployer librement.

Dans l’agora de la cité, cependant, on ne peut passer sous silence le message. Et devant le mépris sans honte exprimé quotidiennement face aux nouveaux arrivants et aux êtres « différents », hein Maxime!, L’Énéide s’offre en oasis nécessaire.

L’Énéide, photo:  Yanick Macdonald

L’Énéide est présentée au Quat’Sous jusqu’au 28 septembre.

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