THÉÂTRE: Héritage, le temps de la reconnaissance

Héritage, photos: Caroline Laberge

L’événement de la rentrée théâtrale, la pièce Héritage de Lorraine Hansberry mise en scène par Mike Payette, confirme la volonté de la nouvelle direction artistique chez Duceppe, David Laurin et Jean-Simon Traversy, de participer pleinement au mouvement d’ouverture de la scène québécoise. Tout en perpétuant l’intérêt de la compagnie pour le répertoire anglo-saxon, Héritage s’avère une reconnaissance émouvante du talent de nos artistes afro-québécois.

Créée en 1959, la pièce A Raisin in the Sun de Lorraine Hansberry a représenté une étape marquante au théâtre américain où l’une de ses jeunes autrices exposait, notamment, le racisme de l’époque. Sa présentation chez Duceppe avec un metteur en scène et une distribution majoritairement afro-québécoise est aussi la reconnaissance, tardive certes, de la part de diffuseurs qu’on vit dans une société multiculturelle, dynamique et talentueuse.

L’héritage dont il est question dans la pièce est double. C’est d’abord le montant de 10 000 $ US en 1959 – ou en dollars constants près de 90 000 $ de nos jours – que reçoit, à la mort du père, la famille afro-américaine des Younger. Un montant appréciable dans une famille modeste du South Side Chicago où pèse lourd chaque 50 cents durement gagné.

Le chèque fait rêver chacun des membres du clan de façon différente. La veuve souhaite acheter une maison, son fils, se lancer en affaires, et sa fille, finir ses études en médecine.

Il y a aussi « l’héritage » de la couleur de la peau, tel qu’un futur voisin du quartier blanc, où les Younger souhaitent s’installer, le rappelle tristement: « la majorité du monde à Clybourne Park pense que les gens s’entendent mieux et s’intéressent plus à la vie de leur communauté quand ils partagent le même héritage… Là, je veux que vous me croyiez quand je vous dis que la race a rien à voir là-dedans. C’est juste que les gens de Clybourne Park pensent, à tort ou à raison, que nos familles de couleur sont mieux d’habiter entre eux dans leurs communautés. »

Le joug incontournable de l’histoire et de la xénophobie. Les Younger s’entre-déchirent au sujet de la petite fortune qui tombe entre leurs mains et sont, par ailleurs, confrontés au rejet du simple rêve d’un meilleur sort. Cul-de-sac.

Dans une traduction experte de Mishka Lavigne, Lorraine Hansberry explore également, dans son texte, le machisme latent des hommes de l’époque et les visées féministes de la jeune Beneatha, alter ego de la dramaturge. Elle décrit un micro-climat familial qui n’échappe pas aux peurs et à la jalousie que l’argent suscite, mais qui reste tout de même empreint d’espoir et de bienveillance.

Héritage fait d’ailleurs penser, en raison de ses préoccupations socio-économiques et de ses personnages humbles cherchant à changer leur petit monde, aux textes de Gratien Gélinas et de Marcel Dubé écrits dans les mêmes années. Héritage est un mélodrame tout ce qu’il y a de plus réaliste, un classique bien construit avec crescendo dramatique et éléments comiques à la clef.

Malgré ce côté vieillot, Mike Payette en tire une mise en scène énergique dans un splendide décor ajouré qui évoque la prison de laquelle les Younger tentent de s’extirper. Les costumes d’Elen Ewing sont remarquables, comme toujours pourrait-on ajouter, et la musique de Mathieu Désy au diapason, interprétée sur scène par le poète et trompettiste Jason « Blackbird » Selman.

La distribution excelle, sait émouvoir et faire rire au bon moment. Mireille Métellus est impériale en veuve et chef de famille; Frédéric Pierre intense et convaincant, même s’il aurait avantage à nuancer davantage le trémolo de sa voix; Tracy Marcelin, admirable, et Myriam De Verger, solide. Les acteurs.trices secondaires – Patrick Émmanuel Abellard, Tristan D. Lalla, Lyndz Dantiste, Malik Gervais-Aubourg et Éric Paulhus – ajoutent les nuances nécessaires à ce tableau d’ensemble fort bien réalisé.

Comme ce l’était il y a 60 ans à New York pour les raisons que l’on sait, la présentation d’Héritage marque aussi un important point de non retour en théâtre francophone à Montréal. Voici venu le temps de la reconnaissance: la racisation ou l’exotisation n’ont tout simplement plus leur place sur la scène, à la télé ou au cinéma. Parce qu’on est en 2019.

Il y a longtemps, avouons-le aussi, que la question de la « diversité » a été réglée dans nos théâtres anglophones. En fait, s’est-elle même déjà posée, tellement il s’agissait d’une évidence.

Héritage est présenté chez Duceppe jusqu’au 5 octobre

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