LITTÉRATURE: Sorcières bien aimées

Elles sont trois à refaire le monde, ce monde qui les défait un peu plus chaque jour. L’écrivaine d’origine serbe Barbi Markovic décrit avec lucidité, humour et un style très particulier la vie d’exilées tirant le diable par la queue à Vienne en Autriche. Un roman dur et attendrissant, très actuel et drôle aussi. Une excellente découverte pour la rentrée!

Mascha, Direktorka et la narratrice de Super-héroïnes ont fait comme dix mille milliards d’humain.e.s depuis toujours et dix millions d’autres plus récemment [référence statistiquement approximative et non vérifiée!] en franchissant les frontières afin de rêver mieux et de vivre, peut-être un jour, sans les affres de la violence, de la pauvreté et du désespoir généralisé. Elles ont migré.

L’autrice au regard perçant, Barbi Markovic, nous guide au cœur une quête ne connaissant pas de fin. Déçues par la vie, les trois sorcières – parce qu’elle sont dotées de pouvoirs surnaturels voyez-vous – trouvent fréquemment refuge dans un café de Vienne, le Sette Fontane. Elles y trouvent la force de s’émerveiller, de s’inquiéter, de s’émouvoir, bref de persister grâce à leur amitié indéfectible.

Ce que je sais aujourd’hui, mais que je’aurais pu savoir alors, c’est que nous nourrissions toutes trois des intentions inavouables et que nous voulions avant tout remédier à l’état dépressif dont nous souffrions depuis des années. Cet état faisait de nous des femmes de notre temps, des citadines des métropoles qui entretiennent de mauvaises relations, occasionnellement allergiques avec la nature. »

Les pigeons sont leurs ennemis jurés. Le marketing et la publicité partout, tout le temps, les contaminent. Cela se lit dans l’écriture au « je », saugrenue, éclatée, faussement trash, plutôt tendre. Ces sorcières fascinent plus qu’elles ne sont repoussantes. Leurs visions sont totalement uniques et leur aventures, tristes et drôles à la fois.

Vivotant en écrivant des articles pour le web, elles manient l’ironie et le sarcasme avec ferveur. Philosophes de la rue, vampirisant le monde, mais tournées résolument vers elles-mêmes, la vie leur échappe quelque peu. Alors, elles font front commun et rêvent le futur.

Abusées, esseulées, déprimées, les trois amies sont, en fait, des idéalistes qui « exterminent » par la pensée ceux ou ce qui les dérange souverainement. Ce sont des reines, des battantes, des survivantes.

« Il faut aller au bout de ses forces et se frotter à un maximum de substances rebutantes. Le vent et le froid tonifient. Ce n’est qu’en offrant une résistance à la nature qu’on acquiert un rapport souverain à son corps, qu’on assure que le sang circule, que les muscles se tendent et se détendent. Il faut monter les chevaux et manger les vaches.

Leurs « âmes pessimistes » en ont vu tant d’autres et servent, en fait, de « cadeaux du destin ». Mais on les sent parfois déchirées, instables. Attachantes malgré elles-mêmes, les trois amies n’éprouvent pas d’amour-propre pas plus que d’amour malpropre pour leurs prochains..

Leurs remises en question sont permanentes, souvent dans la même pensée, la même phrase.D’ailleurs, le style de Barbara Markovic flotte merveilleusement bien sur cette énergie du désespoir. Son écriture possède quelque chose de jubilatoire, s’étirant en de longs paragraphes à bout de souffle. Dans l’urgence de tout dire.

Les « visions » de la narratrice, par exemple, s’échappent souvent d’un mode réaliste, analysant ici, distillant un humour acide là. Flirtant avec la métaphore de tous les instants, la poésie urbaine et des impromptus narratifs presque du domaine du fantastique. Quelque part entre l’hyperréel et le le métaphysique.

Le passé serbe et bosniaque surréaliste de la narratrice, dans une société en éternel changement, semble garant de l’avenir autrichien tout aussi incertain que monnayable. Belgrade et Sarajevo représentent à la fois des souvenir malheureux et un présent à peine maquillé, puisque devant le dieu Euro$, changer le mal de place n’a, finalement, pas amélioré les choses.

« Bienvenue à la banque Unicredit. Des librairies devraient fermer. Vous avez besoin d’un livre? La tension était élevée. La vie, fragile. on vivait à plein prix. Je suis un animal dressé par la société. N’ayez pas peur, je ne suis que votre reflet. Une terreur sans visage régnait. Les citoyens pensaient que leurs souhaits étaient irréalisables, Le crédit immobilier était un hit. »

À la fin, seront-elles récupérées par le bonheur capitaliste publicitaire ou le casino de la vie? Vivront-elles mieux dans leur corps enduit de crème achetée à crédit? Dans le fond, leur quête existentielle est un voyage où la destination importe peu.

Super-héroïnes raconte un périple de femmes fourbues sur des routes maganées comme elles. Mais c’est aussi ce qui fait la beauté de cette aventure presque épique qui valait la peine d’être racontée avec un panache unique. À cet égard, soulignons la traduction inventive et dynamique de Catherine Lemieux.

Barbi Markovic

Super-héroïnes

Traduit par Catherine Lemieux

Triptyque

211 pages

  2 comments for “LITTÉRATURE: Sorcières bien aimées

  1. 1 septembre 2019 à 11 h 08 min

    J’ai adoré ce roman de Barbi Marković et j’ai été particulièrement impressionnée par la qualité de la traduction.

    J'aime

    • 2 septembre 2019 à 11 h 39 min

      Tout à fait, comme l’écrit Catherine Lemieux: Rarement un livre aussi pessimiste aura été aussi jubilatoire.

      Aimé par 1 personne

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