THÉÂTRE: Le pire des bonheurs, selon Guillaume Corbeil

Le meilleur des mondes, photo: Gunther Gamper

Le Théâtre Denise-Pelletier ouvre sa saison avec Le meilleur des mondes, une pièce de Guillaume Corbeil d’après le célèbre roman roman d’Aldous Huxley. Le metteur en scène Frédéric Blanchette a travaillé avec six interprètes de haut calibre (Ariane Castellanos, Benoît Drouin-Germain, Mohsen El Gharbi, Kathleen Fortin, Simon Lacroix et Macha Limonchik) pour rendre cette compte du pire des bonheurs qui soit, celui qu’on impose à tout prix. Entretien avec un auteur choyé.

Le directeur artistique du Théâtre Denise-Pelletier Claude Poissant a de la suite dans les idées. La saison de la salle Fred-Barry a débuté avec la pièce J’abandonne une partie de moi que j’adapte, sur le bonheur et le travail. Le meilleur des mondes, version Guillaume Corbeil, parle aussi d’une société qui cherche le bonheur à tout prix, suggérant que le travail permet de se « réaliser » comme individu.

« C’est l’idée de performance avec un visage humain que nous vend le capitalisme. Autrement dit, on performe, mais on se réalise », note l’un des dramaturges les plus occupés de Montréal. Une autre de ses pièces, Pacific Palisades, sera créée en avril et il écrit un scénario de film.

« J’étais très heureux que Claude reçoit mon idée de travailler avec le roman. On s’y réfère souvent pour parler des dérives modernes. À la base, Huxley a écrit une critique des Soviétiques et du fascisme. On constate aujourd’hui que c’est aussi notre monde. La différence c’est que les identités se fondaient dans un grand tout dans le livre. Aujourd’hui, c’est la volonté d’être singulier, unique qui fait tourner la roue. »

Publié en 1932, le roman d’Aldous Huxley annonçait la société du bonheur à tout prix en présentant aux lecteurs des personnages comme Bernard et John qui doutent et remettent en question cette quête insensée.

« À quoi ça sert? »

L’une des répliques typiquement Corbeillienne, « À quoi ça sert? », est inscrite dans cette version, mettant en exergue l’utilitarisme de tout ce qui semble intéresser l’humain aujourd’hui. Que l’on parle de l’école, des loisirs ou, évidemment, du travail.

« C’est l’une des premières idées qui m’ont accroché dans le livre, à savoir cette conception que l’humain est destiné à un travail. D’autant plus que la pièce va être jouée à Denise-Pelletier devant un public scolaire, c’est aussi une critique de l’utilitarisme de l’éducation. C’est la négation de tout ce qui n’est pas fonctionnel et rentable. »

Extrait de la pièce: « Prédestination + Conditionnement + soma = bonheur individuel = stabilité sociale = croissance économique = bonheur collectif« 

« Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », écrivait Voltaire dans Candide en 1759. Quelques siècles pus tard, on peut se demander si cette vision ne rejoint pas la dictature du bonheur qui est la nôtre? La publicité, les politiciens, les grandes entreprises voudraient bien nous faire croire que leur seul but est de nous rendre heureux.

« Contrairement à 1984 qui est un cauchemar [Guillaume Corbeil avait traduit le texte de George Orwell pour le TDP en 2015], ce qui est troublant dans Le meilleur des mondes c’est comme qu’il s’agissait de l’aboutissement de toutes nos espérances, le « bonheur » aujourd’hui, mais en même temps l’oeuvre révèle les monstruosités d’une telle idée. »

« La caractéristique de ces œuvres-là, poursuit-il, c’est d’éclairer le pire de notre monde et de l’extrapoler pour nous permettre de le voir sous un angle différent. Ce sont des lectures qui peuvent être assez déprimantes parce qu’elles sont révélatrices du pire. »

Guillaume Corbeil avoue qu’il s’est cependant beaucoup amusé en adaptant la pièce. Le canevas du roman lui a permis d’y injecter plusieurs idées bien à lui. Il croit que les « portes » [Huxley a aussi écrit Les portes de la perception sur son expérience avec les drogues] de son imaginaire se sont ouvertes à la lecture du livre.

« La critique qu’Huxley fait c’est très proche de plusieurs choses que j’ai écrites avant, notamment à propos d’une monde performant, spectaculaire et divertissant. Le bonheur à tout prix, ça crée un monde un peu guimauve qu’on le veuille ou non. C’était amusant d’imaginer les dires et les gestes de ces personnages. »

La société décrite par Huxley est en soi assez ridicule, ajoute-t-il, donc le spectacle va tabler sur un esprit quelque peu « cartoonesque ».

« C’est un monde duquel on a éliminé le drame, les sentiments, la tristesse. Tout ce qui reste est une espèce de légèreté insouciante dépourvue de toute humanité. Le personnage de John, qui a lu Shakespeare, veut ramener le tragique pour insuffler à nouveau de l’humain dans l’humanité. Shakespeare était parfait pour m’aider à l’adaptation théâtrale. »

Le texte se penche quelque peu également sur les travers journalistiques du moment à propos de d’une certaine tendance à crier au scandale à tout moment et en toute chose.

« Le festival de l’indignation c’est celui des moralistes de ce monde, même si dans le fond, j’en fait presque partie quand j’écris des chroniques. C’est notre propension à transformer en grande fête toute manifestation de colère. En 2012, je me souviens qu’une manif avait emprunté le chemin de la Parade des jumeaux de Juste pour rire et je me suis demandé si les manifs n’étaient pas en train de devenir une sorte de parade des jumeaux. »

Guillaume Corbeil travaillera d’ailleurs avec sa jumelle théâtrale le printemps prochain quand Evelyne de la Chenelière, dans une mise en scène de Florent Siaud, jouera un personnage nommé Guillaume Corbeil qui enquête sur un fabulateur américain qui a vraiment existé, Jeffrey Alan Lash.

« C’est une belle équipe. C’est le fun de travailler en groupe. Dans le travail d’auteur, on est souvent seul à angoisser. C’est ce qui m’a fait passer de la littérature au théâtre. »

Le meilleur des mondes est présenté au théâtre Denise-Pelletier du 26 septembre au 19 octobre.

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