LITTÉRATURE: Transcender la peur

La Peuplade poursuit son merveilleux périple dans les contrées du Nord avec Agathe, un livre extrêmement raffiné de la Danoise Anne Cathrine Bomann. Un psychanalyste en toute fin de carrière reçoit, à son corps défendant, une nouvelle patiente, Agathe, une femme au bout de son rouleau. Entre deux personnes qui n’attendent plus rien de la vie, l’inattendu peut alors survenir.

Les histoires qui approchent la fin des choses – les ruptures, la carrière, la vieillesse, la mort – attisent souvent notre plaisir de lecture. Après la fin, le début et l’aventure recommence, se dit-on. Agathe c’est une histoire de ressuscitation. Deux êtres qui n’ont plus rien à perdre se rencontrent. Puis, les diverses peurs et les doutes du début s’estomperont.

Un psychanalyste se confie au « je » sur sa carrière qui a monopolisé son existence. Il se retirera bientôt après 50 ans de pratique à n’avoir malheureusement que quelques heures par semaine « pour reconstruire ce que les patients avaient une vie entière pour détruire ». Mais, au contact du désespoir d’Agathe, il secouera peu à peu sa torpeur.

Cette patiente, qui s’est imposée à lui, a commis plusieurs tentatives de suicide. Coincée entre la peur de n’être bonne à rien et une intelligence des plus subtiles, Agathe manque d’air. Elle a eu cette idée inspirée de faire appel à un psychanalyste de bonne réputation quoiqu’en fin de parcours. Elle affrontera elle aussi ses doutes pour transcender sa grande solitude.

Psychologue de formation, Anne Cathrine Bomann décrit avec justesse les détails de la vie de tous les jours, les enveloppant de sens et d’émotions. Un geste de la main, un bureau en désordre, un oiseau sur le bord d’une fenêtre, une neige de printemps. L’autrice danoise saisit superbement la poésie de l’ordinaire.

Elle sait également sonder les âmes, remonter le fil des pensées noires. Sans pathos ni apitoiement. Avec un profonde légèreté, pourrait-on dire. Secondée par un regard apaisant sur le monde naturel et une compréhension fine des choses simples. Plutôt gris, éteints, Agathe et son psychanalyste reprennent des couleurs sous cette plume empathique.

« Nos regards se rivèrent l’un à l’autre. Elle avait l’air malheureuse, ou bien est-ce moi qui me lisais en elle? J’imaginais ma main se tendre pour lui caresser les cheveux. Je la voyais se pencher de mon côté pour que je puisse la tenir contre moi jusqu’à ce que la distance disparaisse et que je puisse lui chuchoter que je la comprenais, que j’avais au moins aussi peur qu’elle.

À la place, nous nous dîmes au revoir et elle m’abandonna dans le fauteuil. »

On lira même dans ce roman nuancé et délicat une recette de gâteau aux pommes, on sentira le plaisir de la nage sur le dos, on compatira avec un homme mourant plus lucide que ceux qui l’entourent et on conclura, ainsi, au bonheur du minimalisme.

Bien sûr, il y a les inévitables névroses des patients, leur égocentrisme refermé sur leurs petits malheurs alors que la remontée vers la surface est à la portée de la moindre volonté. Rasséréné, le psychanalyste les aidera davantage en leur disant finalement leurs quatre vérités.

Plus encore, en quelques semaines, comme le prouvera l’étrange complicité entre Agathe et son psychanalyste, les affres du désespoir peuvent finir par s’évanouir.

Au-delà des surfaces abrasives ou des regards vides, le temps d’un instant ou d’une éternité, tout l’univers ne peut rien contre dans le plaisir candide d’accepter de partager un café avec quelqu’un.

« Elle marchait vite et d’un pas décidé, et mes jambes fatiguées de vieillard avaient du mal à suivre, mais soudain elle s’arrêta et pivota sur elle-même. Je m’arrêtai aussi. Le soleil brûlait mon dos de chemise détrempée et je pensai: bon, te voilà découvert. »

Anne Cathrine Bomann

Agathe

traduction du danois par Inès Jorgensen

La Peuplade

160 pages

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  2 comments for “LITTÉRATURE: Transcender la peur

  1. 29 septembre 2019 à 9 h 15 min

    Je n’étais pas certaine de lire ce roman, mais le sujet du suicide semble abordé avec beaucoup d’intelligence. J’aime beaucoup ce que laisse entendre cet avis lecture, notamment à propos des détails de la vie de tous les jours et le « sans pathos ni apitoiement ».

    Aimé par 1 personne

  2. JD
    29 septembre 2019 à 11 h 42 min

    Ça donne certainement envie de le lire

    Aimé par 1 personne

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