THÉÂTRE: Vie et mort d’une poupée

Numain, photo: Philémon Crête

Dans Numain, Stéphane Crête met l’âme de son personnage – et/ou la sienne ? – à nu en faisant ressortir le caractère « humain » d’une poupée de plastique dans un spectacle très physique et dépouillé. Il donne une performance où l’expressivité du corps apparaît comme le plus parfait exemple de théâtre grotowskien qu’il nous ait été donné de voir à Montréal depuis la mort du théoricien/praticien polonais il y a 20 ans.

Jerzy Grotowski is alive and living in Montreal! La pièce de Stéphane Crête, Numain, met en pratique les enseignements de ce grand penseur du théâtre contemporain. Théâtre sans parole, dépouillé, où tout passe par le corps de l’acteur dans une sorte de rituel, par moments, incandescent.

Numain commence avec l’ouverture de la boîte de livraison de la poupée. Les gestes de Stéphane Crête sont lents, respectueux. Il semble prêter une âme à cette chose blonde type Ikea, jeune et presque anorexique, qu’il construit et habille pudiquement sous nos yeux.

S’ensuivront des scènes de questionnement, de séduction – rigolote, mais quelque peu convenue – et à des danses et corps à corps nettement plus inspirés, intéressants et troublants. Usant de pantomime, le personnage humain joue à la poupée, prêtant sa tête et ses bras à sa presque compagne, lui chuchotant des mots à l’oreille ou faisant mine de l’écouter.

Impossible de passer à côté de l’aspect des relations physiques devant cette chose hypersexuée, mais c’est le personnage humain qui prend en charge cet aspect dont il se lasse très rapidement.

Numain, photo: Cynthia Bouchard-Gosselin

Plus le spectacle avance, plus la solitude de l’homme nous prend à la gorge. C’est là que la physicalité de l’acteur explose. Notamment, dans une danse lascive qui devient vite corps possédé, corps vibrant et affligé devant l’impassible poupée. Une sorte de cérémonie du désarroi.

La scène suivante donnera lieu à un corps à corps où l’homme tente de s’imbriquer dans la poupée et de lui donner vie en la tordant, en la pliant et en la mordant. Jambes et bras s’entremêlent lors d’une danse étrange, mais la fusion n’aura pas lieu. Aussi bien mettre fin à cette relation impossible et à enterrer la poupée.

En appui, la bande sonore concoctée par Éric Forget vient à tour à tour souligner le caractère bizarre, ludique ou plus rythmé des situations et des actions.

Numain parle de la déshumanisation du monde, de l’incommunicabilité, du désamour et de la fin qui en découle. L’on se met parfois à espérer, comme le personnage de Stéphane Crête, que la poupée donne signe de vie autrement que par des mouvements de doigts et d’orteils d’une mollesse risible.

Même les yeux très beaux de la poupée, que l’homme arrache afin de les poser devant les siens, contemplent le vide qui les/nous entoure de plus en plus. L’artificiel, le superficiel, le facile et l’instantané, autant de matières non recyclables d’une froideur et d’une indifférence incommensurables.

Numain, photo: Philémon Crête

Présenté dans le cadre du festival Phénomena, Numain est au Théâtre La Chapelle jusqu’au 12 octobre.

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