LITTÉRATURE: Manam, la sagesse de la mémoire

La journaliste Rima Elkouri a écrit un très beau premier roman avec Manam. Inspirée par la vie de sa propre grand-mère, l’autrice raconte les épreuves du peuple arménien décimé par le mensonge et la violence. C’est un livre d’une grande sagacité qui embrasse aussi l’histoire plus large des migrants, les Arméniens d’hier, comme tous les autres aujourd’hui, qui meurent dans le silence et l’indifférence la plus totale.

Téta est le « coffre-fort de la mémoire » de Léa, probablement de toute sa famille aussi. Elle meurt à 107 sans que sa petite-fille ne puisse aller une dernière fois au chevet cette survivante du génocide arménien. Léa décide donc de combler les silences qui ont entouré la vie de sa Téta. L’enseignante décide de partie en Turquie et en Syrie pour fouiller, enquêter, comprendre.

Léa a la curiosité d’une journaliste, voyez-vous!, mais sa quête est autrement plus personnelle. Ce voyage, elle le fait dans sa tête, son cœur et ses tripes. Au bord du précipice des horreurs qu’elle découvre, elle tombera pourtant sur des gens extraordinaires et un guide fort intéressant, entre autres choses.

Rima Elkouri tisse son récit en le saupoudrant adroitement des souvenirs de sa mère-grand. Femme de toute évidence brillante, fière, gracieuse, perspicace. Une battante qui survivra à Manam et à Alep durant ses nombreux voyages qui la mèneront jusqu’au Canada.

« Enfant, elle a vu ce qu’aucun enfant ne devrait voir. Elle aurait pu s’en lamenter toute sa vie. Elle aurait pu cultiver la haine pour l’éternité. Elle s’est accrochée au silence et à l’espoir. Comme si elle avait l’intime conviction que les souvenirs que l’on tait ne nous tueront pas. »

Léa marche sur les décombres encore visibles d’un génocide et d’une histoire pas si lointaine qui a ravagé des générations de familles disloquées, détruites, qui a tué des amitiés solides, effritées dans le sang. Le roman nous en apprend beaucoup sur cette tragédie centenaire pétrie de fausses informations et de mauvaise foi.

« Les photos publiées dans les journaux des massacres perpétués par des « traîtres arméniens » étaient pure fabrication. Mais le mal était fait. Le poison de la propagande s’était infiltré dans le cœur de Nazdar. Les Arméniens étaient, au tribunal de l’opinion publique, coupables de complot et d’espionnage. »

Et maintenant? La Croatie et la Bosnie-Herzégovine, le Rwanda, le Tibet.  Cent ans plus tard, ne voit-on pas les mêmes patterns se répéter? Démagogie, populisme, propagande. L’ignorance et l’intolérance règnent tant au Nord qu’au Sud, à l’Ouest qu’à l’Est. La violence triomphe, les bombes explosent.

Rima Elkouri traite cette matière hautement périlleuse avec doigté, justesse. Pas d’apitoiement, pas de mélodrame. Très bien construit, le récit sait nous émouvoir, nous faire frémir autant par l’évocation d’un passé aussi noir que le cœur de certains hommes, que par les passages plus lumineux, basés sur l’intime et la pensée.

« La mémoire, tout comme l’oubli, a ses raisons. Le même souvenir donne naissance à différents récits. Celui que l’on garde pour soi – récits sans mots qui est inscrit dans le corps, dans le cœur, dans l’inconscient. Celui que l’on raconte aux autres – le récit du dimanche. Celui qu’on racontera peut-être aux petits-enfants – récit simplifié sans être simpliste, et saupoudré d’espoir. Celui que l’on s’invente pour survivre – un récit somme une couverture à déposer sur notre mélancolie. Celui qu’il vaut mieux oublier, si in tient à poursuivre sa route. »

Ces dernières phrases font penser à une sorte de vade mecum à la fois pour l’autrice et la narratrice. Léa arpente les rues de la tragédie en gardant les yeux, les oreilles et les bras grand ouverts. Et même si elle ne saura pas tout sur la vie de sa Téta, Léa se laisse traverser par une histoire, malheureusement, vieille comme le monde.

Il y a un peu de tout cela dans Manam. Nous sommes tous des récits. nous avons tous des histoires. Tous migrants, tous voyageurs au long cours. Ce qu’on aura posé comme gestes sur la route fera toute la différence au moment du grand départ. C’est ce qui fait de cette Téta, une femme admirable que l’on aurait aussi aimé côtoyer.

Manam est un premier roman qui n’en a que le nom. On pourrait croire à une deuxième ou troisième oeuvre de fiction de la part de quelqu’un qui a beaucoup vu et vécu. L’écriture de Rima Elkouri est maîtrisée et claire. Elle utilise une langue simple, parcourue de fort belles images, empreintes de compréhension, de générosité et de sagesse.

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Rima Elkouri

Manam

Boréal

220 pages.

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