THÉÂTRE: Rachel Graton affronte Les Serpents

Rachel Graton, photo: Julie Artacho

Rachel Graton passe de l’écriture au jeu et vice-versa. On la retrouve ici sur la scène d’Espace GO dans une mise en scène de Luce Pelletier de la pièce de la Française Marie NDiaye, Les serpents. Un texte – traitant de violence, d’abus et des réactions suscitées – dont le style onirique s’éloigne du sien, mais dont le propos s’apparente à celui de l’autrice de La nuit du 4 au 5 et de 21.

Trois femmes dans un champ de maïs observent une maison des horreurs, là où se terre le fils de l’une, conjoint de la deuxième et ex de l’autre. Il est avec un enfant, mais refuse de les voir, elles. Ce pourrait être un fils normal ou un ogre, qui sait. Surtout, que dire et que faire?

Dans une langue naviguant entre réalisme, poésie et fantastique, la pièce de Marie NDiaye s’approche beaucoup de ce qui préoccupe Rachel Graton quand elle écrit. Une pièce où plane un nuage de probable violence et d’animosité.

« Je me sentais appelée par les thèmes. Non pas que ce soit une redite, mais parce que ça me touche, confie Rachel Graton. C’est criant d’actualité. En répétition, j’ai vu toute la nature humaine qui en ressort. La pièce ne peut pas réparer, mais peut accompagner notre réflexion sur ce qui passe dans la société. »

Le personnage de la mère, Mme Diss (Isabelle Miquelon) est représentatif, selon elle, de l’impuissance qu’on ressent tous et toutes face à des tragédies qui nous choquent et nous dépassent, aussi.

« Parfois, on ferme un peu les yeux devant certaines choses, mais on ne peut pas sauver tout le monde. On a nos propres problèmes et personne n’est à la bonne place au bon moment. Ce qui surprend aussi dans la pièce, c’est le manque de solidarité des femmes entre elles. Leur affranchissement ne se fait pas face à leur propre condition. Elles sont prises dans leur rôle et ne savent pas comment en sortir. »

Comme artiste, Rachel Graton réfléchit beaucoup à la sensibilisation du public dans le rapport au texte, mais également à une prise de parole qui ne fait pas fuir pour autant.

« Dans l’actualité, on a l’impression que tout arrive en même temps en ce qui a trait à la violence faite aux femmes et aux enfants. Il y a des rendez-vous avec la société qu’il ne faut pas manquer. Je me dis qu’il a une raison pour ça. Ce ne sont pas des sujets faciles, mais il faut y aller. Même si ce n’est pas la première fois qu’on en parle, ce n’est pas réglé. »

Fable

Les serpents possède les qualités d’une fable où la mère et ses deux belles-filles, sur un arbre perché ou un épi de maïs dans ce cas-ci, observent de loin ce qui semble se passer à l’intérieur d’une maison où sévit le fils/ogre.

« Ce qui est réaliste dans la pièce c’est l’ampleur de l’état des trois femmes, leurs réactions, leur malaise. Il y a quelque chose de profondément humain dans leurs imperfections desquelles elles essaient de se libérer. Leur complexité les rend attachantes, je crois. »

Dans un long monologue, son personnage de Nancy retourne vers la maison de tous les périls et les états post-traumatiques que cela suggère, comme explique l’autrice de La nuit du 4 au 5.

« Les serpents fait un peu référence à ce moment où l’on se sent dissocié d’une situation dramatique, ce qui fait apparaître une autre vision des choses. Ça donne une transposition poétique. Quand je reviens vers la maison, il y a du pollen et pour mon personnage c’est comme de gros flocons qui obstruent la vue et empêchent de voir ce qui se passe. C’est une façon de se sortir de la triste réalité pour elle. »

La profondeur des personnages est soutenue par de brusques changements d’émotions durant la pièce, parfois au sein d’une même réplique.

« Les ruptures sont tranchantes. C’est un grand défi. Luce Pelletier nous dit souvent qu’il n’y a pas de fondu pour se rendre d’une émotion à une autre. On commence par quelque chose qui est suivi d’une incise et on finit dans une autre perception. Je trouve ça fabuleux de travailler cette pièce qui demande une dextérité incroyable. »

Concepteurs

Le travail de la conceptrice sonore, Catherine Gadouas, n’ y est pas simple, nous avouait cette dernière récemment, puisque, entre autres choses, la présence d’une voix d’homme hors champ est suggérée par le texte.

« Le travail des concepteurs est essentiel, dit Rachel Graton. Ça se déroule dans un champ de maïs et le vent y fait un tel bruit. Il y a des insectes, du vent, de la poussière. Catherine a beaucoup travaillé l’environnement sonore. On n’a pas, comme comédiennes, à porter l’étrangeté. »

Rachel Graton partage la scène avec Isabelle Miquelon (Mme Diss) et Catherine Paquin-Béchard (France). Elle joue pour une première fois avec Luce Pelletier. Les deux femmes souhaitaient travailler ensemble depuis un bon moment.

« Ce n’est pas une partition si difficile à déchiffrer, mais le texte est dense. C’est vraiment la qualité de la langue qui m’a tout de suite happée. Je suis tombée amoureuse du défi que cela allait représenter de porter ce texte.Il faut être capable d’investir ces mots avec un souffle à trouver et une intensité à faire descendre dans le corps. Il y a une danse à trouver avec le texte. »

Luce Pelletier, photo: Olivier Hardy

L’humour n’est pas très présent dans ce texte, mais Luce Pelletier a travaillé avec ses comédiennes les moments de légèreté et le rythme qui donnent une autre dimension à la pièce.

« On est conscientes de la lourdeur du sujet. Ce n’est pas pour la fuir, mais c’est pour mieux la voir qu’on la nuance. On ne se tape pas sur les cuisses, c’est vraiment une tragédie. Mais les personnages sont très colorées, étonnantes dans leur perception qu’elles ont d’elles-mêmes et des autres que ça devient presque absurde. »

Les serpents est présenté à Espace GO du 12 novembre au 7 décembre. Il y aura rencontre avec le public après la représentation du 26 novembre.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :