THÉÂTRE: Sylvie Drapeau nage en grandes eaux

Fleuve, photos : Yves Renaud

Sylvie Drapeau et Angela Konrad ont créé un spectacle d’une grande beauté avec Fleuve au TNM. La tétralogie littéraire de l’autrice-comédienne prend la forme d’une crue printanière emportant grandes tragédies et petits drames sur son passage, laissant place au verbe et à la lumière, une fois à terre.

Sylvie Drapeau mentionne à un moment donné dans Fleuve que cette histoire est fictive. Sa plus jeune sœur lui a déjà dit d’ailleurs « c’est nous, mais c’est pas nous » à propos de ses romans. L’une des belles réussites de la pièce présentée au TNM c’est, justement, que la metteuse en scène Angela Konrad en fait une « histoire vraie, mais pas vraie ». Du théâtre quoi.

La chronologie des quatre romans, basés sur les éléments, de Sylvie Drapeau – Le fleuve, Le ciel, L’enfer et La terre – est respectée. Trois narratrices se partagent le récit: l’enfant lumineuse, la jeune femme rebelle et la nageuse expérimentée. Elles racontent une vie marquée par les tragédies – noyade de l’aîné Roch, suicide du cadet Richard, la mort des parents et d’une sœur, la dépression de Sylvie -, mais surtout c’est l’histoire de la survie de femmes, la même, qui ont appris à nager avec le temps.

Sylvie Drapeau a écrit et adapté quatre beaux textes fort différents dans le style. La romancière passe d’une voix poétique à réaliste, d’un ton presque lyrique à une prose descriptive. À la scène, en attentive lectrice qu’elle est, Angela Konrad sait respecter les couleurs changeantes de ce fleuve, posant avec sobriété des phares pour éviter les écueils du « littéraire littéral ».

À se sujet, les magnifiques éclairages de Sonoyo Nishikawa et la scénographie d’Anick La Bissonnière transforment la grande scène du TNM en un espace où la parole peut émerger et l’interprétation nous émouvoir. Couleur du ciel et du fleuve, de l’intellect aussi, le bleu est privilégié, le noir du deuil, incontournable, et le blanc des nouveaux départs, aussi présent.

En outre, l’utilisation de la vidéo (Antonin Gougeon et Thomas Payette) et du son (conception et musique originale de Simon Gauthier avec un ajout avisé de la chanson Lindberg de Robert Charlebois) complètent la création d’un écrin théâtral de choix, élégant comme le propos, rigoureux comme la mise en scène.

Interprétation

Comme interprète, Sylvie Drapeau est à la fois narratrice, coryphée et Sylvie Drapeau-personnage- et/ou-elle-même. La grande comédienne peut tout faire, on le sait, en modulant sa voix et des intonations. Au moment voulu, c’est le corps qui devient le véhicule du drame, à d’autres, un simple geste de la main ou du bras. Elle nous rend complice de « sa vie », nous soutirant aussi bien les rires que les larmes.

Ses jeunes collègues de scène, pour la toute première fois au théâtre, Alice Bouchard (petite Sylvie, rôle joué en alternance avec Marion Vigneault) et Karelle Tremblay (Sylvie jeune femme) s’acquittent bien de leurs tâches difficiles sur ce grand et impitoyable plateau.

Alice Bouchard, en fait, est renversante d’aplomb et réagit en vraie professionnelle à la suite d’une réplique venue trop tôt de Sylvie Drapeau (lors de la première médiatique). De son côté, Karelle Tremblay possède un bagout inimitable, mais devra développer avec le temps une plus grande maîtrise des mouvements de son corps et de sa tête.

Grandes eaux

Fleuve est un grand spectacle en raison d’un travail consciencieux, issu d’une collaboration de quelques années entre Sylvie Drapeau et Angela Konrad. Cela offre un résultat admirable de beauté, de tendresse et de tragique. Un récit où la mort implacable vole des vies, mais où l’eau emporte, transporte et fait renaître, aussi.

De sa Côte Nord natale à Montréal, Sylvie Drapeau parle, sans le nommer, de son Québec, de cette contrée en terre hostile, d’un pays sans bon sens qui trouve justement sa raison de vivre dans la mémoire de ses personnages tragiques, de ses moments plus comiques, dans ses leçons et ses promesses aussi.

Retrouver le Fleuve, c’est connaître, aimer, désespérer et puis atteindre enfin la terre depuis les grandes eaux qui se confondent au ciel sans fin.

Fleuve est présenté au TNM jusqu’au 7 décembre.

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