THÉÂTRE: L’amour au temps de la surconsommation

Éden en répétition, photos: Valérie Remise

Pascal Brullemans a écrit et met en scène Éden à la salle Jean-Claude Germain. Une pièce intimiste et très intime. Un huis-clos chaud où intervient une troisième personne plutôt froide qui remet en question ce que vivent intensément, voire désespérément les deux membres du couple. Brûle-t-il, Pascal?

Le couple. L’humanité a échoué à trouver mieux que le modèle binaire pratiqué depuis Adam et Ève. Le couple ce n’est pas le paradis, mais il constitue toujours l’une des bases du système social. Le dramaturge et metteur en scène Pascal Brullemans a voulu plonger dans l’intimité d’un couple pour essayer de voir ce qui l’érode ou le libère.

« Au départ, note-t-il, je me demandais comment il se faisait que je ressentais davantage l’intimité dans un spectacle de danse que dans tous les spectacles de théâtre que je voyais? C’est quoi l’intimité après 10, 20, 30 ans de la vie d’un couple? Le rapport au corps n’est pas un sujet très abordé au théâtre. »

Un vrai couple dans la vie, formé d’Émilie Gilbert et de Justin Laramée, a accepté d’interpréter les personnages principaux. Pour ressentir, profondément cette relation au corps des acteurs/personnages.

« Je crois que le spectateur, qui sait pertinemment ne pas faire face uniquement à des acteurs qui reproduisent un couple, mais à des acteurs qui se touchent vraiment dans la vie, ça déplace son regard et repousse les limites de l’intimité sur une scène. On ne s’évitera aucun malaise. »

Éden joue donc entre réalité et… réalité! Il ne s’agit pas pour autant d’un théâtre-réalité comme on dit téléréalité. Le trait d’union devient important ici, éloquent même.

« C’est de la fiction bien documentée, mais ce n’est pas du théâtre documentaire. », dit Pascal Brullemans en s’esclaffant.

« J’ai écrit un texte qui tombe parfaitement sur les acteurs, poursuit-il. C’est écrit pour eux, dans leur énergie, dans leurs voix. C’est aussi un texte écrit à partir de mes angoisses, mes obsessions. On en a beaucoup parlé entre nous. Il y a des endroits où l’on ne va pas et d’autres, intéressants, qu’on a découverts en cours de route. »

Pascal Brullemans

Usure

Le corps s’essouffle, le corps dépérit, de désérotise avec le temps. Pascal Brullemans voulait également explorer cette notion de la durée. Dans la pièce, le désarroi est celui du couple et de la société dans laquelle il fonctionne. Le texte trace aussi une ligne entre amour et désir.

« Quand on parle de désir, on parle de combler ses besoins. L’autre devient un moyen pour y arriver. C’est une pulsion très forte jamais totalement assouvie. Le moteur de l’amour. à l’inverse, c’est de quoi l’autre a-t-il besoin? Le lien avec la société actuelle est évident. On est dans une société de désir où l’on demande aux autres de combler des besoins dont on ne verra jamais la fin. On n’est très peu dans l’amour. »

Pascal Brullemans croit que l’humain ne peut pas penser s’il n’est pas dans une relation d’altérité. L’autre, selon lui, permet à la pensée de chacun d’évoluer. En étant obsédé par nos désirs, on évite la réflexion, la transformation.

« On n’est pas en train de construire notre société avec tout le monde en ce moment. On se réfugie dans le désir d’être blanc, catholique, francophone. Le gouvernement essaie de répondre à nos désirs pour nous rassurer. Il faut se demander ce que sont nos besoins, mais aussi les besoins des autres, sinon on n’avance pas. »

Le matérialisme s’est ainsi immiscé jusque dans l’intimité du couple. Dans le sexe, on ne consomme plus que des désirs, des besoins réels ou imaginaires.

« La seule façon de ritualiser l’acte sexuel pour lui donner un sens c’est l’amour. Le désir ne donne aucun sens à l’acte sexuel. Quand tu as désiré et possédé, tu passes à autre chose, tandis que l’amour décuple la puissance de la sexualité. L’amour peut provoquer d’immenses souffrances, mais il existe tout de même. Dans le désir, on n’est pas dans la souffrance. C’est pour ça qu’on se réfugie dans la société de consommation.« 

Troisième œil

À part le regard des spectateurs/voyeurs, le troisième œil dans la pièce est celui de Dany Boudreault qui est là tout le temps pour interroger, encourager ou décourager le couple.

« Les deux membres du couple sont très normatifs. Dany vient casser ou souligner leur normativité. La présence du narrateur crée un trio. Ça donne aussi une place aux spectateurs. »

Ce personnage énumère des événements historiques qui ont eu lieu dans les 30 dernières années, période qui correspond à la durée de l’histoire d’amour du couple. Un long fleuve intranquille.

« L’énumération, pour moi, est un effet. J’espère créer un sentiment de trop-plein chez le spectateur. C’est une disparition de la disparition. Je crois qu’on va devoir accepter de disparaître en tant que civilisation pour préserver l’avenir de l’humanité. On le sait, on ne peut pas continuer de croître infiniment. Il faut donc disparaître d’une certaine manière. Si on ne le décide pas nous-mêmes, quelque chose le fera à notre place. »

Éden est présenté à la Salle Jean-claude Germain du CTDA du 19 novembre au 7 décembre.

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