LITTÉRATURE: La fragile voix forte de Martine Audet

À sa question « Quoi le poème? », Martine Audet répond qu’elle continue. Au Salon du livre, elle dédicacera son plus récent recueil La société des cendres. Et s’il y a escarbilles, c’est qu’il y a eu flammes. Martine Audet brûle de vérité. Avec des mots fragiles et forts à la fois, elle protège le vide essentiel dans une chambre qui n’existe pas et à laquelle, elle nous donne généreusement accès.

Avec le temps et l’expérience, plusieurs autrices vont vers le dépouillement ou tentent d’atteindre le « plus petit espace », comme écrit Louise Warren. Sa consœur Martine Audet est née comme autrice avec « peu de mots », soutient-elle. Sage femme sage qui a su prendre le temps d’accoucher d’une parole, la sienne.

« Dès le début, j’ai travaillé avec un lexique réduit. Comme si j’apprenais à utiliser un mot. De temps à autre, un mot se rajoute. Ce qui m’a amené à écrire c’est un trop grand silence qui m’écrasait. C’est comme si je sortais les mots du silence. Ce n’est pas un flux de paroles, ça vient du peu. C’est le poème qui fait surgir la parole. »

Elle estime que c’est l’agencement des mots qui réalise tout, qui vient dire ce qu’elle essaie de penser et qui ne vient pas. D’intuition en accident, elle se surprend elle-même et nous émeut tout autant.

La photo du cœur en roses sur la couverture de La société des cendres est la sienne. Elle a été prise dans une niche de mausolée à Barcelone. Le mot « rose » apparaît beaucoup dans son écriture, mais ici, qu’à la fin de la partie intitulée Des lames entières, créé en livre d’artiste avec le graveur Feu-François-Xavier Marange, paru en 2011.

« Après l’impression du livre, je me suis rendue compte qu’il y a 20 ans, dans mon deuxième recueil, j’avais écrit un vers qui dit « le cœur serré comme les roses ». Beaucoup de choses se déposent tranquillement. C’est comme si je travaillais avec le « même » pour aller vers autre chose, mais que ce sont d’autres images et mots qui me rapprochent du « même ». C’est lié et rompu. C’est peut-être ça l’équilibre. »

La poète rit en décrivant l’effet ciselé de son écriture. « C’est un peu obsessif aussi. » Le silence y est sa forme d’humilité. Elle dit cheminer vers un « silence vivant, pas étouffant ».

« Écrire fait plus de silence/à aimer », a-t-elle également déposé dans Personne ne sait que je t’aime, un livre-CD réalisé avec José Acquelin sur des musiques originales de Michel F. Côté (Planète rebelle) en 2006.

Martine Audet se rappelle qu’elle a commencé à écrire parce qu’elle ne savait plus où elle en était dans sa vie, ne savait plus qui elle était. « Devant une impossibilité d’être, l’écriture est venue. »

« Dans certains recueils, le doute est plus lumineux, dans d’autres, il se situe plus du côté de l’ombre. Devant la prise de parole, dès mon premier recueil, j’étais dans l’étonnement. Dans le dernier, l’étonnement se rapproche de la stupeur, quelque chose qui pourrait paralyser, mais qui continue à faire confiance aux mots. Ils veillent sur nous. »

Sa démarche a emprunté bien des chemins de traverse avec le temps. Que l’on pense à ses livres d’artistes ou ce diptyque publié à L’Hexagone en 2010: Les grands cimetère I et II sous les titres le ciel n’est qu’un détour à brûler et je demande pardon à l’espèce qui brille. Sous une forme différente, elle y écrit en majuscules: « JE DIS TOUJOURS LA VÉRITÉ ».

Mais la poète funambule marche au-dessus des braises du doute. Pourtant, il y a tant de vérités dans une seule ligne d’un poème de Martine Audet qu’on croit parfois renaître à sa lecture. Peut-être que ses mots la sauvent et nous avec.

La société des cendres

Dans le précédant Ma tête est forte de celle qui danse, celle qui pose beaucoup de questions dans ses livres, n’en posait que peu cette fois-là. Elle répond tout de même « je peux ». Quelque chose d’énorme pour elle.

« Ce n’est pas dans l’idée du pouvoir, mais celle du possible. Qu’est-ce qui est possible, et donc impossible, et dans l’impossible, ce qui reste encore de possible? C’est pour ça que la langue est plus nourrie dans le recueil. Plus d’images qui se heurtent et se superposent. Je voulais essayer de voir ce qu’il y avait en-dessous de mon langage. »

Cette quête l’a menée à La société des cendres. La poète, s’y dit « les détails d’un sentiment », qu’elle aimerait trouver une « façon de disparaître sans la disparition » et demeure, malgré toute chose, détentrice des « outils de présence » qui lui donne la nécessaire « patience à ne pas mourir ».

La vie va et La société des cendres est donc arrivé dans un registre différent où Martine Audet essaie de se « soulever en plusieurs abandons » afin de ne pas être avalée par le « poids des larmes ».

« Je vis à présent dans la chambre des cendres […] que fais-tu de ta douleur?[…] Je me suis pressée/contre elle/et du ciel/j’ai retiré les os […]Je crois que je vais remettre à plus tard la dispersion des cendres »

Hors du monde

Martine Audet écrit sans certitude et sans artifices. Ni à la mode ni démodée, la poète n’emprunte pas de chemin tracé par la théorie ou les tendances littéraires. Mais son écoute reste totale.

« À la fin de ce recueil qui parle de douleur et de désolation, un long poème pour moi, appuyé sur René Lapierre, dit qu’il y a toujours des retournements possibles. Soyons au moins dans l’abandon et la patience de regarder ce qui se passe, de voir à quel point les choses peuvent se transformer. »

Elle pense que la singularité de son travail vient peut-être de ses manques et limites. Elle ajoute que, dans sa vie, elle croit avoir réussi, à en faire quelque chose au lieu de rester prise dans un monde qui est hors-monde. C’est une sorte d’engagement envers l’autre, malgré la terreur et la mort.

« On écrit aussi parce qu’on est terrorisé et ébahi devant le beau et le terrible. On écrit avec ce qu’on est. Je dois me retirer pour saisir ce que je ressens. J’ai besoin d’une distance pour être présente. Cette distance me permet de défaire tout ce que je viens de recevoir et de le reformer dans mes petits mots à moi. »

Martine Audet n’a jamais cherché les réflecteurs qui l’empêcheraient sûrement de rester dans un silence inspirant. Il y a dans toute son oeuvre, toutefois, une ouverture à la rencontre.

« Elle n’est pas toujours possible. Ça fait probablement partie des raisons pour lesquelles on écrit. On veut en quelque part dégager des passages pour permettre la rencontre avec soi et avec l’autre aussi. C’est une drôle de solitude écrire, mais c’est aussi une main tendue. »

Martine Audet veut tenir bon. Même si les mots Dieu et pardon apparaissent ici, il ne s’agit pas d’une vision religieuse.

« Ça tourne beaucoup plus autour de l’esprit de savoir pourquoi on est ici. De garder cette idée vive afin de protéger ce qu’il y a autour de soi. Rester dans l’esprit de bonté, même si c’est impossible la bonté. Entrons dans ces zones-là de bienveillance. »

« Les poèmes vont chercher tous nos paradoxes ajoute-t-elle. Tout à coup, la clarté se fixe davantage sur un aspect du paradoxe que sur l’autre. Plus tard, ayant vécu des choses, on lit autrement le même poème. Notre expérience change, donc notre lecture aussi et on a l’impression que le poème est visionnaire. Il ne l’est pas. C’est simplement que le poème est toujours à se définir. Comme notre lecture, comme nous. »

Ce qui fait qu’elle ne sait pas toujours exactement où elle s’en va. Peut-être que le savoir en éliminerait l’intérêt. Elle sait cultiver la clarté sans l’évidence.

« Dans le geste artistique, on essaie de s’approcher le plus près qu’on peut de quelque chose et, en même temps, ça nous protège de la chose. C’est comme un garde-fou. Le poème nous permet d’être au plus près de la douleur. C’est un peu risqué, mais comme il s’agit d’une forme, c’est protecteur. L’écriture fait bouger les choses en moi, parfois plus vite que moi. »

Son humilité n’est pas plus fausse que sa vérité. Après une vingtaine de titres de toutes les poésies, elle se remet encore en question.

« J’ai l’impression d’être toujours en apprentissage. Spontanément, je ne dis pas que je suis poète. Je m’en vais vers le poème. Je suis étonnée qu’on me dise de belles choses à propos de mes livres ou qu’on m’invite en quelque part. »

L’étonnement fait la poète. Martine Audet n’aimera pas la prochaine phrase, mais il faut parfois crier sur les toits du silence eu égard à sa propre voix fragile et forte. Elle est, pour votre très humble serviteur, la poète québécoise la plus importante de sa génération.

Au Salon du livre, Martine Audet sera au stand du Noroît, dimanche à 16 heures.

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