OFFTA: Prendre le deuil par la main

Errances, photo : Emmanuelle Boileau

Toujours imaginatif, tendance utopiste, l’OFFTA a lieu cette année du 22 au 32 mai à Montréal. Le festival joue avec les dates et les lieux. Les artistes aussi. Sans limites, comme il se doit. Ainsi, les sujets les plus graves ou comiques, poétiques ou irrévérencieux s’entremêlent dans la programmation. Comme la performance déambulatoire Errances de Mélanie Binette qui traite du deuil.

En période de confinement, le deuil se vit surtout seul. Dans la performance Errances, Mélanie Binette propose aux participants de partager leurs deuils, petits et grands. Que ce soit en raison de la dévastation causée par la perte d’un être cher, les actuelles attaques aux libertés individuelles, une peine d’amour, l’impossibilité de se réunir dans une salle de spectacle ou la simple absence de vie sociale. Dire et apprivoiser le deuil par le biais de l’art.

Mélanie Binette ne pratique pas l’art thérapie pour autant. Diplômée en théâtre de l’UQAM, amoureuse d’impro, elle pratique l’art de la performance depuis plus de dix ans. Elle est la cofondatrice et directrice artistique du collectif Le Milieu de nulle part qui se consacre à la performance in situ.

Errances a été présenté une première fois en novembre à l’extérieur de la Place des Arts pour un.e spectateur.trice à la fois dont elle prenait la main. Il s’agissait d’un hommage à son père décédé d’une crise cardiaque il y a 17 ans sur le parvis du Théâtre Maisonneuve.

Cette fois, c’est un solo. Mais la démarche demeure la même: marcher, écouter, partager, s’exprimer. au sujet du deuil.

« Dans la performance originale, je prenais la main des gens. Il se passait quelque chose de spécial et c’est un deuil en soi de ne pas le faire de la même façon au OFFTA. Mais en ce moment, c’est foudroyant de voir les témoignages de gens qui auraient tant aimé prendre la main de leur proches décédés du coronavirus. Je pense que l’expérience devrait être encore plus poignante. L’oeuvre pourra prendre un nouvel essor.  »

L’artiste invitera les participants à faire seul un parcours de leur choix en choisissant, si souhaité, un endroit leur rappelant leurs défunts à eux.

« Ce serait intéressant de les intégrer dans le parcours et faire en sorte ainsi que nos fantômes se rencontrent. Le deuil nous place devant la fin de notre propre existence. C’est très personnel, mais universel en même temps. La pandémie nous donne une expérience collective de la mort. C’est assez particulier. »

Mélanie Binette, photo: Patrick Ma



Performance

Après ses études à l’UQAM, Mélanie Binette a passé un an à Londres où elle a étudié le théâtre comme performance dans la foulée des écrits du théoricien New-yorkais Richard Schechner. Elle a ensuite complété une maîtrise interdisciplinaire à l’université Concordia. Entre le bac et la maîtrise, elle a cofondé Le Milieu de nulle part (MNP).

« La performance est un continuum. Je ne fais pas de différence entre l’art de la performance comme on voit dans les arts visuels et les arts vivants du côté théâtral. Ça ne donne rien de mettre des frontières qui ne représentent pas les pratiques. »

Avant Errances, il y avait eu Rassemblage (2017), une installation participative où Le Milieu de nulle part collaborait avec le groupe Constructlab de Berlin sur le site du campus MIL de l’université de Montréal.

« J’avais envie de m’inscrire dans les communautés. Je suis allée à la rencontre des gens de Parc Extension et j’ai invité des femmes immigrantes à broder sur une immense table pour se rappeler les anciennes usines de textile des environs. La broderie est devenue un médiateur entre les gens, comme une espèce de lubrifiant social permettant les conversations malgré les différences. »

Dans Lèche-vitrine (2011), sept artistes jouaient avec les conventions du théâtre en imaginant des histoires aux passants du boulevard Saint-Laurent.

« Il n’y avait pas de personnages comme tel et ça se rapprochait de l’improvisation. On avait 40 histoires de base différentes et le public entrait dans le jeu lui-même. Le deuil, ici, c’est la trace que les gens laissent sur leur passage. »

Lèche-vitrine de Mélanie Binette

Errances

Ce qui nous ramène à Errances où, encore plus qu’avant, le public partage le rôle d’auteur avec l’artiste. Mélanie Binette aime capter l’esprit d’un lieu qu’on traverse ou qui sera transformé ou encore qui transforme les personnes qui s’y trouvent. Au milieu de nulle part, là où l’on se retrouve tôt ou tard.

« On dit beaucoup que le deuil c’est de laisser aller. Cette fois, je laisse aller l’oeuvre et le contrôle de l’oeuvre au spectateur. Dans mon cas, ce partage signifie que je vais faire place à du nouveau dans ma démarche. Je crois toujours avoir parlé du deuil sans m’en rendre compte. Errances est un maillage entre ma vie personnelle et l’histoire publique de la Place des Arts. On passe de l’un à l’autre tout le temps. On a oublié qu’il y avait dans ce quadrilatère avant un orphelinat et un syndicat du textile. »

La mémoire, les souvenirs nourrissent les deuils. En ce sens, on ne saurait parler d’absence de ce qui est disparu, mais d’une présence différente, sublimée peut-être. Errances comporte un aspect contemplatif qui permet cette réflexion.

« Dans la première version d’Errances, les gens exprimaient beaucoup de la culpabilité, plus que du remords, ce qui habitait leur deuil. Dans mon cas, j’étais en train d’écouter un spectacle d’Yvon Deschamps à la PdA pendant que mon père mourrait à l’extérieur de la salle. Ça va me hanter toute ma vie. C’est irrationnel et il faut apprendre à vivre avec ça. »

Les participant.e.s doivent faire un parcours dans leur quartier en écoutant les instructions et la trame musicale proposée par Mélanie Binette.

« C’est un peu comme un podcast. Tout est accessible et simple à comprendre et se trouve sur le site web: milieudenullepart.ca. »

Les participant.e.s qui le souhaitent pourront ensuite parler à l’artiste afin de relater leur expérience. Les informations d’accès et de participation seront transmises aux détenteur.trice.s de passes du OFFTA dans une infolettre le matin de la performance.

Errances est présentée jusqu’au 1er juin.

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