THÉÂTRE: Dans la tête de Louis-Karl Picard-Sioui

Marco Poulin, Charles Bender et Joanie Guérin dans L’enclos de Wabush, photos de la pièce : Marlène Gélineau-Payette

Bienvenue à Kitchike, réserve du Sud du Québec où le beau Pierre Wabush se démène avec ses démons réels et/ou imaginaires. La pièce Dans l’enclos de Wabush de l’auteur wendat Louis-Karl Picard-Sioui décortique la psyché autochtone dans tous ses replis avec un humour grinçant. Filmée en avril dernier au théâtre Espace Libre, elle est maintenant disponible en webdiffusion.

Écrivain, poète, performeur, anthropologue, historien et commissaire en arts visuels, Louis-Karl
Picard-Sioui possède un imaginaire aussi vaste que l’Amérique. Avec sa pièce Dans l’enclos de Wabush, il a voulu rassembler cette matière dans un pot qu’il « brasse avec une rame ».

« Je suis un ti-gars qui joue avec ses bonhommes, lance-t-il en entrevue, comme je le faisais avec mes GI Joe quand j’étais enfant et que j’inventais des histoires. J’ai 45 ans maintenant et on me paie pout faire la même chose. C’est la première fois que je passe mes bonhommes à quelqu’un d’autre. C’est excitant. »

Le Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) et les Productions Ondinnok s’associent pour créer la pièce et la proposer webdiffusion, filmée en avril dernier. Daniel Brière et Dave Jenniss cosignent la mise en scène. La distribution se compose de Charles Bender, René Rousseau, Émily Séguin, Marie-Josée Bastien, Marco Poulin et Joanie Guérin.

Wabush, Pierre de son prénom, est un homme de bonne volonté, mais ne sait pas toujous comment s’y prendre en société. Il ne croit en rien, même pas en lui-même.

Louis-Karl Picard-Sioui, photo:
Hélène Bouffard

« Pierre Wabush est pris dans un no man’s land, explique le dramaturge C’est nulle part. Il ne peut pas vivre sa culture en raison de multiple facteurs. C’est comme s’il n’existait pas. Les réserves ont été créées pour parquer les Autochtones en attendant qu’ils disparaissent d’eux-mêmes. Pierre ne croit pas aux structures de la réserve, pas plus qu’aux traditions. J’essaie de voir, avec la pièce, comment il en est arrivé là. »

L’enclos de Wabush n’est pas une adaptation théâtrale de son recueil de nouvelles, Chroniques de Kitchike : La grande débarque (Éditions Hannenorak, 2017). La pièce est une nouvelle aventure de Pierre Wabush, le personnage principal.

 » Le show doit se tenir tout seul sans qu’on ait besoin de lire le livre. J’ai travaillé avec Alexis Martin comme conseiller dramaturgique. C’est, en fai,t un moment précis du second tome des Chroniques qui sortira plus tard. « 

Plaisir

En tant qu’artiste multidisciplinaire, Louis-Karl Picard-Sioui prend un « malin plaisir » à transposer son univers dans une discipline ou dans une autre. Il a créé, avec Pierre Wabush, un personnage coloré et complexe qui essaie de surmonter ses faiblesses et ses failles.

« Il y a aussi le personnage du Trickster [ vieux fripon ou sorcier, selon le point de vue] qui est important. Il met Pierre dans un enclos pour le forcer à affronter ses points de fractures. Le récit n’est pas linéaire, mais se promène plutôt comme la pensée dans le temps. J’aime travailler avec la nature humaine et nos sensations en touchant un peu à la métaphysique et la science-fiction. »

La pièce comprend un clin d’œil à la Crise d’Oka puisque c’est la génération de Pierre Wabush qui a été particulièrement touchée par le drame.

« Je n’ai pas vécu la crise directement, mais c’est majeur dans l’histoire contemporaine du Québec, estime le dramaturge. On a tous été marqué par ça. Du jour au lendemain la société québécoise toute entière a rejeté les Premières nations de manière violente. J’étais adolescent et ça m’a touché. À l’école, j’étais devenu le méchant. »

Si on ajoute au portrait la tragédie récente de Joyce Echaquan et le refus du gouvernement québécois de reconnaître l’existence du racisme systémique, on est en droit de se demander si les choses on changé depuis 1990.

« Le progrès se fait au compte-gouttes et ça demeure toujours fragile, note Louis-Karl Picard-Sioui. Oka en dit long à ce sujet. À la fin des années 80, Kashtin a été le premier groupe autochtone a percer les radios commerciales. Après la bataille de la pinède, un gros ressac a tout arrêté. Je crois que de plus en plus de Québécois ont un esprit ouvert face aux questions autochtones. Par exemple, les recueils de poésie les plus vendus en 2019 ont été écrits par des femmes autochtones, mais il y a toujours un courant réactionnaire qui va dans l’autre sens. Ça commence avec l’éducation. Comment les jeunes Québécois peuvent-ils nous comprendre si on leur enseigne qu’avant l’an 1500, il n’y avait rien ici. »

Ondinnok

Ce qu’il y avait avant pour lui et bien d’autres artistes des Premières nations, c’est la création de la troupe Ondinnok il y a 35 ans.

« En quelque part, je suis un enfant d’Ondinnok. C’est ma première influence en tant qu’artiste. J’ai été marqué par la première création d’Yves Sioui-Durand, Le porteur des peines du monde. J’ai refait une version 2.0 du texte lors du 35 e l’anniversaire de la troupe. C’est ma toute première inspiration qui m’a amené à faire ce que je fais aujourd’hui. »

L’Enclos de Wabush n’a rien d’un spectacle politique cependant, tient-il à préciser. L’histoire de Pierre Wabush pourrait être celle de Phédime Tremblay ou de Télésphore Gagnon.

« Wabush, c’est quelqu’un d’humain. Il a les meilleures volontés du monde, mais il possède un gros manque en-dedans. Il ne se sent pas à la hauteur de la légende de son père ou même du monde autour de lui. Je n’aime pas les personnages parfaits. Sinon, le public ne peut pas se reconnaître en eux. J’espère que les gens vont rire, souffrir et réfléchir avec Pierre Wabush. »

Le dramaturge a assisté aux deux premières lectures de son texte par les comédiens, mais il verra le montage final en même temps que tout le monde, le 4 juin. Sa belle tête pleine est déjà ailleurs. Dans une exposition littéraire, un nouveau recueil, un spectacle à inventer ou des conférences à rédiger… L’enclos qui va retenir Louis-Karl Picard-Sioui n’existe pas encore.


L’Enclos de Wabush est disponible gratuitement du 4 juin au 4 juillet en cliquant sur le lien suivant:

https://nte.qc.ca/evenements/lenclos-de-wabush