LITTÉRATURE : Sébastien Ricard incandescent

Sébastien Ricard dans Rêve et folie, photos: Valérie Remise

Théâtre ou littérature? Le Festival international de la littérature de Montréal vibre dans cette mince tranchée ouverte par des créations uniques et capables de marier parfaitement les deux disciplines. C’est le cas de cette œuvre de Brigitte Haentjens, Rêve et folie, mettant en vedette un Sébastien Ricard des plus intense, inspiré, incandescent. Vu dans la 5e Salle de la Place des arts.

Décédé à 27 ans d’une surdose de cocaïne en 1914, le poète austro-hongrois Georg Trakl a laissé derrière lui une œuvre poétique tout de même marquante. Plus près des bêtes que des hommes, cette « race maudite », l’écrivain toxicomane a vécu en proie aux tourments toute sa vie. Son écriture des extrêmes, à la fois lyrique et lucide, nous plonge dans le « pire de nous » pour citer le poète montréalais Marcel Labine.

Brigitte Haentjens a découvert Rêve et folie de Trakl dans une librairie parisienne il y a quelques années. D’instinct, elle savait que le souffle du poète et son écriture narrative devaient trouver un écrin sur scène en étant incarné par nul autre que Sébastien Ricard. La metteuse en scène avait tout vrai.

L’acteur incandescent fait sienne cette parole attendrie par les forêts et les animaux y ayant élu domicile. Ce langage quelque peu suranné est habité d’une telle colère, paranoïa, énergie auxquelles il est impossible de résister. Cette coulée de lave, pourrait-on dire, où la mort règne, c’est le Styx, l’un des fleuves mythiques de l’enfer, que traversent le poète, l’acteur et le public.

Les mots de Trakl brûlent, comme lui s’enflammait pour les Français Baudelaire et Rimbaud. Sébastien Ricard en est parcouru de spasmes, de regards circonspects, de mouvements saccadés ou explosifs dans une transe provoquée par la poésie même.

Un rideau de scène fait de filaments de tissus sert d’écran aux vidéos de Karl Lemieux – digne descendant du cinéaste expérimental Stan Brakhage – aux éclairages adéquats de Martin Sirois et à l’environnement sonore subtil créé par Roger Tellier-Craig. Le spectacle ne fait pas 40 minutes, mais en paraît facilement 20 de plus tellement la poésie luxuriante de Trakl habite cet espace-temps distendu entre une époque d’antan – juste avant la Première guerre mondiale – et la nôtre d’aujourd’hui, aussi inquiétante et sordide.

Saluons l’instinct toujours alerte de Brigitte Haentjens, qui avouera lors de la rencontre publique suivant chaque représentation, avoir eu beaucoup de plaisir à préparer cette création avec Sébastien Ricard. Nonobstant la forme courte du spectacle, la performance habitée, physiquement, oralement et intellectuellement, du comédien devrait lui valoir un prix.

Rêve et folie nous entraîne dans un songe exacerbé qui ne peut que naître sur une scène. Un périple spectaculaire issu de la tête d’un poète pas si fou. Un artiste extralucide, en fait, qui avait tout senti de la cruauté et de la violence d’humains à la dérive dans un monde mortifère.

Ah ! Et pour celles et ceux qui craignent la pièce coup de poing qui attriste et fait chanceler, voire sombrer dans un état comateux. Un seul mot, galvaudé peut-être, mais pour une fois si vrai, si assumé, si clairement ressenti : catharsis!


Rêve et folie sera présenté les 27 et 28 octobre au Centre national des arts à Ottawa… et ailleurs peut-on souhaiter