Étiquette : Lignes de fuite

Théâtre : Sombres trentenaires

Lignes de fuite de Catherine Chabot, mise en scène de Sylvain Bélanger


crédit: Christian Blais : FH-Studio

La troisième pièce de Catherine Chabot, l’une des dramaturges les plus intéressantes de la nouvelle génération, aborde le champ sociopolitique. Lignes de fuite place trois couples dans un environnement électro-magnétique anxiogène. Sa pièce la plus sombre, confie l’autrice en entrevue.

Après Table rase et Dans le champ amoureux, Catherine Chabot ouvre l’obturateur de sa caméra hyperréaliste pour toucher au social et au politique. L’amitié, voire l’amour entre femmes, de sa première pièce s’y trouvent, les relations hommes-femmes de son deuxième opus aussi, mais, cette fois, elle nous peint un plan plus large de trentenaires au bord de la crise de nerfs vivant un certain pessimisme face à l’avenir.

Catherine Chabot, qui se définit comme une romantique déçue, estime avoir écrit sa pièce la plus « noire, angoissée, inquiétante ».

« Les personnages sont ironiques, cyniques. Dans ma vie, j’emploie ce cynisme comme couche de protection pour ne pas souffrir. Les personnages de la pièce souffrent. Ils sont dans le détachement à outrance, mais leur humanité se laisse découvrir. Plus la soirée avance, plus on a accès à leur vérité. Leur cynisme est un manque de confiance en soi, dans l’autre et dans le monde.»

Catherine Chabot, crédit: Valérie Remise

Dans cette sorte de Déclin de l’empire américain très contemporain, les êtres de langage que sont les personnages se posent la question de « la gauche versus la droite » au Québec. La dramaturge fait dire à l’un d’eux que les Québécois, les Occidentaux en fait, sont tous de… droite!

Divulgâcheur : les points de suspension seront nombreux dans ce texte. Catherine Chabot possède ce débit rapide et exclamatif de son âge. Comme si le temps pressait tout le temps et qu’il fallait faire porter la voix et la pensée toujours plus loin.

« Les postures de gauche ou de droite sont nourries par des affects, des affaires personnelles qui ne se nomment pas, qui se cachent, croit-elle. C’est un costume qu’on porte. Être de gauche c’est impliquant, c’est mettre le pied dans un processus de changement du monde, mais il faut accepter de prendre en considération l’interlocuteur. »

À l’opposé, la droite peut sembler avoir la vie facile. Ses partisans jouent la carte de la peur, de la victimisation dont est responsable « l’élite », et ils se disent menacés par l’immigration « massive ».

« C’est plus facile d’adhérer à ce discours à la négative, ajoute-telle, plutôt que d’aller vers le positif, d’emprunter notre ligne de fuite collective. Redéfinissons-nous comme société ouverte. Ayons un projet! Je le prends de façon poétique, mais dans la pièce, j’essaie toujours d’amener les idées sur le plancher des vaches.»

Benoît Drouin-Germain, crédit Valérie Remise

Le public qui s’intéresse à son écriture depuis le début ne sera pas dépaysé par les archétypes qu’on retrouvera dans la pièce: trois couples d’amoureux qui vont faire, en quelque sorte, table rase de certaines idées reçues.

« Mon processus travail est extrêmement ancré dans le politique. C’est la politique à l’intérieur des relations. C’est ça qu’on veut voir sur scène et que j’ai constaté avec mon conseiller dramaturgique, Guillaume Corbeil. Il m’aide beaucoup. »

Pendant un an, Catherine Chabote a consulté des doctorants en philo et en physique, une urbaniste, un bûcheron, un avocat. Elle voulait se nourrir du Québec d’aujourd’hui. Un ici-maintenant des jeunes trentenaires après le printemps érable et en plein « vertige » du réchauffement climatique. Depuis ses débuts, Catherine Chabot y arrive en sachant bien s’entourer.

«L’équipe d’acteurs est excellente et les concepteurs aussi. On a Zébulon qui fait sa première scénographie. C’est très impressionnant! L’environnement qu’il a créé est très beau. Il s’intéresse à la communication dans un espace donné, entre acteurs, entre la scène et le public. Il y a quelques miroirs sur scène qui fait en sorte que les spectateurs peuvent se voir. »

Léanne Labrèche-Dor, crédit Valérie Remise

Catherine Chabot demeure cette jeune autrice qui réfléchit, qui lit beaucoup d’essais. La beauté de ses textes réside dans la transposition de ses recherches en des dialogues crus et des postures archétypales des uns et des autres. En toute franchise.

« Quand j’ai commencé à écrire, ça ressemblait à un théâtre-forum. J’appelais ça les chroniques de l’ennui! Il a fallu que j’épure pour en extraire le suc. Je voulais aussi parler de souveraineté, mais finalement cela faisait dévier le propos qui porte plutôt sur l’avenir.»

À LIRE dans le magazine 3900 du CTDA, l’excellent texte de Marie-Sophie Banville : On est « toute » de droite: le fil de ta fureur.

« Ma pièce, poursuit Catherine Chabot, parle de la valeur qu’on s’accorde à soi et aux autres. Il y a vraiment la question de « l’enfer c’est les autres ». Aujourd’hui, les comédiens sont presque forcés à devenir des entreprises qui gèrent cette réalité. Cette marchandisation du monde me déprime beaucoup. Le néo-libéralisme a même pris d’assaut le langage.»

Son propre personnage de Gabrielle dans la pièce a étudié en communications, travaille à Radio-Canada, mais a toujours voulu être actrice.

« Il y a quelque chose dans la gauche qui peut être condescendant parfois par rapport à la banlieue et certains mode de vie, par exemple. Je suis allergique aux cliques et à la bien-pensance. J’ai des idées de justice sociale, mais la gauche qui se prend pour une autre, je trouve ça imbuvable. Quand les masques tombent, d’ailleurs, Gabrielle sera un peu ramenée à l’ordre. »

Après la présentation de ses deux premières pièces à Espace libre – Table rase, écrite en collaboration avec Brigitte Poupart, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin qui sera présentée au Théâtre La Chapelle la semaine prochaine en anglais – Catherine Chabot débarque au Théâtre d’aujourd’hui. Le directeur de la salle qui célèbre ses 50 ans, Sylvain Bélanger, met en scène Lignes de fuite.

« J’ai été chanceuse avec les metteurs en scène. Ce sont des directeurs d’acteurs formidables – les deux premiers étant Brigitte Poupart et Frédéric Blanchette – et Sylvain est tout désigné pour le faire. Il travaille le texte comme une partition. Il est d’une précision parfaite pour faire se rencontrer les personnages. J’en suis honorée. Il m’a fait découvrir des choses que je n’avais pas vues dans mon texte! »

Lignes de fuite est présentée au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 6 avril.

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