Théâtre: Le Prospero reçoit le monde

Le 3e festival Territoires de paroles aura lieu du 30 avril au 11 mai au théâtre Prospero en présence de 80 artistes d’ici et d’ailleurs, notamment de France. Les thèmes abordés par les textes, dont trois inédits, vont d’une dénonciation haïtienne de la violence faite aux femmes à l’explosion d’une famille bourgeoise allemande contemporaine en passant par la désolation de la ville de Détroit et les migrations en Europe.

Les pièces de dramaturges de cinq pays différents – dont Guy Régis Jr (Haïti), Will Eno (États-Unis), Fabrice Melquiot (France) et Falk Richter (Allemagne) – seront mis en lecture par des metteurs en scène français, Véronique Bellegarde et Roland Auzet, ainsi que les Québécois, Frédéric Dubois, Alix Dufresne, Christian Lapointe, Jérémie Niel, Olivier Arteau, Jon Lachlan Stewart et Margarita Herrera.

Les interprètes David Boutin, Philippe Cousineau, Évelyne Rompré, Frédéric Bkanchette, Violette Chauveau, Sophie Desmarais, Sébastien Dodge, Mohsen El Gharbi, Olivier Arteau, Émilie Monnet, Paul Ahmarani, Marc Béland et Markita Boies, notamment, seront également de la partie.

Comme annoncé déjà, le public montréalais aura droit à un aperçu de la nouvelle pièce de Laurent Gaudé, Nous, l’Europe, banquet des peuples, mettant en vedette Emmanuel Schwartz et Thibault Vinçon, dirigés par Roland Auzet. La pièce complète sera créée au Festival d’Avignon du 6 au 14 juillet.

Un bal littéraire, un atelier d’écriture et un déambulatoire complètent cette programmation 2019.

Infos: theatreprospero.com

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Littérature : Métropolis bleu, Liberté-Égalité-Fraternité


Joseph E. Stiglitz

Le 21e festival Métropolis bleu sera engagé ou ne sera pas. Du 2 au 5 mai, l’un des événements les plus versés en diversité à Montréal accueillera plusieurs invités internationaux qui se battent pour une fraternité avec toutes les espèces vivantes de la planète, la liberté des Premières nations et l’égalité économique et sociale.

Annie Proulx

Le Prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, y recevra un prix et donnera une conférence à l’université de Montréal. Autre grande figure de la programmation, l’ancienne étudiante de Concordia et romancière américaine, Annie Proulx (Brokeback Mountain), sera récompensée du Grand prix littéraire international Métropolis bleu en présence du public.

L’auteure primée argentine Claudia Piñeiro recevra le Métropolis azul destiné à la littérature hispanophone. La grande romancière et poète torontoise Dionne Brand, se verra, quant à elle, octroyer le prix littéraire LGBTQ Violet.

Dionne Brand

Trois autres femmes exceptionnelles seront honorées cette année: l’essayiste britannique Reni Eddo-Lodge (Le racisme est un problème de Blancs), l’autrice autochtone Terese Marie Mailhot et la romancière montréalaise Yara El-Ghadban (Je suis Ariel Sharon).

Diversité, disions-nous. Celle fondamentale touchant l’écologie sera célébrée par deux cousins de l’Hexagone qui parleront en duplex à Montréal: Aymeric Caron (Vivant) et Élizabeth De Fontenay (Le silence des bêtes).

Des événements spéciaux mettront également en vedette: la poète Joséphine Bacon, entre autres, autour des mots de Simone Monet-Chartrand et d’Emily Dickinson; et le chanteur du groupe Blood, Sweat and Tears, David Clayton-Thomas, pour célébrer les 50 ans du festival mythique de Woodstock.

Québécois et Canadiens et leurs amis de l’étranger se sont jamais en reste lors des divers événements de Métropolis bleu. Seulement quelques noms: Mikella Nicol, Esi Edugyan, Alberto Manguel, Cornelia Funke, Dominique Fortier, John Greyson, Serge Bouchard, Sophie D’Ivry.

La liste pourrit s’allonger encore, mais n’oublions pas le festival dans le festival, celui des enfants. Les lecteurs du futur auront droit à 80 activités dans divers lieux de Montréal et d’ailleurs du 26 avril au 5 mai avec, entre autres, Marianne Dubuc, Jean-François Sénéchal et Sophie Labelle et Sylvain Rivard.

Détails: metropolisbleu.org

Littérature: France Vézina et l’avenir du monde

En 50 ans d’écriture, France Vézina s’est faite rare. Chaque offrande de sa part s’avère donc un cadeau tombé du ciel. La poète, dramaturge et romancière (Osther, le chat criblé d’étoiles) marche, d’ailleurs, toujours la tête en l’air, tentant de capter l’indicible. Avec Le génie de l’enfance, paru à l’automne, elle démontre encore une fois sa pertinence, son extrême sensibilité et sa foi en la force des enfants pour sauver le monde.

Divers: Chute libre, la spirale de la condition humaine

La chorégraphe et cinéaste Dana Gingras a collaboré avec Marie Brassard (texte et narration) pour créer Chute libre, un film immersif présenté à la SAT jusqu’au 27 avril. Cette expérience allie l’intelligence d’une forme maîtrisée par la réalisatrice à la qualité de la réflexion de la dramaturge pour créer un continuum narratif convaincant sur la réalité organique de la condition humaine.

Théâtre: 21, jouer n’est pas un jeu

Après La nuit du 4 au 5, Rachel Graton présente un nouveau texte, 21, cette fois mis en scène par Alexia Bürger (Les Hardings). L’autrice y aborde le sujet des centres jeunesse et d’une relation évolutive entre une intervenante sensible et une adolescente tourmentée. Rachel Graton et Alexia Bürger nous parlent du quatuor qu’elle ont formé avec les comédiennes Marine Johnson et Isabelle Roy.

Rachel Graton, Marine Johnson, Isabelle Roy et
Alexia Bürger. Photos: Philippe Latour

Littérature: Hélène Frédérick, adolescence explosive

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Hélène Frédérick, la nuit sauve, Verticales, 178 pages

Le troisième roman d’Hélène Frédérick, la nuit sauve, se déroule en pleine campagne québécoise. L’autrice, qui vit en France depuis 12 ans, possède une langue et un style qui lui sont propres et qu’elle utilise pour raconter la violence du passage vers l’âge adulte d’une jeunesse attachante, mais inquiète. À la fin de l’année scolaire, ces ados vont foirer dans un champ de blé d’inde pour faire un périlleux pied de nez aux interdits.

Divers: Immersion et interaction au Centre Phi

Le Centre Phi, toujours posté à la ligne de départ des nouvelles technologies, propose The Horrifically Real Virtuality, un cinéma-théâtre immersif qui se vit en grande partie en réalité virtuelle. Une expérience formidablissime présentée à la Mostra de Venise 2018 en compétition et récipiendaire d’un prix à New York.

Les productions en réalité virtuelle coûtent cher, mais disons-le d’entrée de jeu, ont quitté le domaine du pure gadget-qu’on-essaie-sans-savoir-ce-que-ça-va-donner. Dans le cas suivant, nous entrons de plain-pied dans l’avant-garde de la narration numérique.

The Horrifically Real Virtuality de la réalisatrice française Marie Jourdren représente, dirait-on en termes cinématographiques, une « grosse production ». En sépia et en suspense, à la fois nostalgique et ludique, totalement immersive et interactive. Véritablement enthousiasmante!

Il s’agit d’un parcours en plusieurs étapes ou des acteurs interviennent en direct dans la fiction. Au départ, les spectateurs sont invités au tournage de la dernière scène d’un film réalisé par le roi du kitsch, le mauvaisement célèbre Ed Wood et mettant en vedette l’acteur d’origine transylvanienne Bela Lugosi, premier interprète du personnage de Dracula au grand écran en 1931.

Les dix spectateurs – puisque c’est le maximum que peut accueillir l’expérience de 50 minutes – revêtent ensuite un gilet et un casque de réalité virtuelle afin d’entrer dans une luxueuse salle de cinéma à l’ancienne où sera projeté le film The Horrifically Real Virtuality. Ce parcours est grandement rehaussé par une interaction directe avec le film. Enfin, le public retrouvera Bela Lugosi à la fin pour terminer l’immersion interactive.

En dire plus risquerait de gâcher le plaisir de cette plongée dans un univers cinématographique et ludique d’excellente qualité. Le Studio DV a produit une une « comédie d’horreur » pas très effrayante, mais qui, on le constate à la ligne d’arrivée, a nécessité des années de de R&D. Techniquement, le plateau occupe un espace de 70 mètres carrés à travers sept lieux différents. Six acteurs professionnels se relaient pour les différentes représentations durant la journée.

Depuis cinq ans maintenant, on a pu voir la qualité internationale des documentaires du studio montréalais Félix et Paul, mais ce cinéma-théâtre représente le summum qu’il nous ait été donné de voir et de goûter pleinement ici en fiction numérique. C’est un divertissement de très haute qualité.

The Horifically Real Virtuality est présentée au Centre Phi jusqu’au 28 avril.
L’installation de Phi s’accompagne d’un bar inspiré de l’univers de Plan 9 from Outer Space et d’une boutique aux allures de Bride of the Monster. L’expérience est destinée aux 13 ans et plus et le coût des billets varie entre 40 et 55 $. Pour réservation: https://phi-centre.com/evenement/the-horrifically-real-virtuality-fr/

Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.