Théâtre: Mise à nue rock

Parce que la nuit, écrit – avec Dany Boudreault et Céline Bonnier – et mis en scène par Brigitte Heantjens

Parce que la nuit de Brigitte Haentjens et Dany Boudreault (avec la collaboration de Céline Bonnier), et mise en scène par la première, s’inspire de la vie de Patti Smith pour tracer le portrait d’une époque et de ses protagonistes. Un spectacle hanté par la poésie, les contradictions et les espoirs des uns et des autres. Du théâtre-rock comme on aimerait en voir plus souvent.

Patti Smith est une survivante. Alors que les personnalités troubles de Jim Morrison, Janis Joplin et Jimi Hendrix les ont fait sombrer au début des années 70, la poète-rockeuse, féline faite de drames et d’espoirs, a su tomber et retomber sur ses pattes plusieurs fois.

Romantique à l’os, grande lectrice de poésie française – celle de Rimbaud notamment dont elle a acheté la maison d’enfance – Patti Smith aura tout de même vécu sa part d’ombres et d’obstacles. Très jeune, elle a donné un enfant en adoption. Elle a, plus tard, failli se tuer en chutant lors d’un spectacle et elle a vu mourir les trois grands amours de sa vie : Robert Mapplethorpe, Fred Smith et Sam Shephard.

La pièce Parce que la nuit (traduction de sa chanson Because the Night) nous rappelle tout cela et plus encore. Le spectacle coécrit et mis en scène par Brigitte Haentjens rend compte du côté lumineux de la grande prêtresse du rock et dépeint le monde qui l’entourait, une planète création où tout, ou presque, était permis. 

Annonçant la vague punk, Patti Smith a émergé comme l’une des très grandes autrices de chanson rock depuis ses tout débuts. Pour appuyer ses textes incisifs et acidulés, le spectacle a fait appel à trois excellents musiciens – Bernard Falaise, Rémi Leclerc et Alexandre St-Onge – qui jouent en direct. La vidéo (Lionel Arnould), les costumes (Julie Charland) et les chorégraphies (Mélanie Demers) contribuent tout autant au succès de la mise en scène ultra-dynamique.

Nuancée, Céline Bonnier nous fait une Patti Smith vulnérable, mais forte, sensible et lucide. L’actrice chante et danse, tout comme l’excellent Dany Boudreault et, belle découverte!, Leni Parker. Avec une polyvalence qui leur est propre, Alex Bergeron et Martin Dubreuil complètent cette distribution hétéroclite.

Beaucoup de respect et d’amour se cachent derrière ce travail de titan qui a nécessité deux ans d’efforts. La matière est riche, complexe et on comprend que Brigitte Heantejens avec Dany Boudreault et Céline Bonnier à l’écriture, devaient faire des choix dans leur vision de Patti Smith. L’espoir, souligne-t-on ici, est probablement le carburant le plus fort qui a permis à cette femme libre américaine de poursuivre et de créer, malgré tout. Et, encore, de rester pertinente.

Même si elle n’a jamais été militante, la poète-rockeuse américaine a, dans sa carrière, souvent mis ses tripes à l’avant-scène, sans pudeur, en parlant de ses amours tortueuses, ses contradictions, sa soif de reconnaissance. C’est là, à notre humble avis, qu’elle est la plus touchante, la plus transcendante. Dans sa poésie de la chute et des rechutes, des appels à l’aide et des relations difficiles.

On perd quelque peu de cette dimension – très présente au sein de l’album plus punk Radio Ethiopia – dans ce spectacle qui tend parfois à préférer une certaine chronologie didactique, malgré quelques pertinents flashs back et flashs avant, à la furie intemporelle de Patti Smith. Les spectateurs ne connaissent pas tous Patti Smith, est-il vrai, mais ils se souviendront bien davantage de la transe rock ressentie par les acteurs et les musiciens sur scène que du nom et des dates marquantes de la vie de la grande artiste.

Dans ses moments les plus forts, donc, lorsque la musique, la danse et l’interprétation vibrent au rythme du rock, Parce que la nuit nous fait taper du pied et revivre une époque exubérante, un état d’esprit et de corps rebelle qui n’a jamais cesser de se renouveler et de toucher à des millions de gens.

Contrairement à son ami Bob Dylan et, sauf erreur, Patti Smith n’a jamais dit que le rock était mort. Elle en est la preuve irréfutable et incontournable.

Parce que la nuit est présentée à Espace Go jusqu’au 31 mars. La salle affiche complet, mais le théâtre indique que des places sont libérées pratiquement chaque soir.

Pour entendre un enregistrement original de Pissing in a River (chanson de l’album Radio Ethiopia qui n’est pas du spectacle) du Patti Smith Group, c’est ici:

Publicités

Théâtre: Le pouvoir sexuel

Quartett d’Heiner Müller, traduction de Jean Jourdheuil et Béatrice Perregaux, dans une mise en scène de Solène Paré à Espace GO

Pour ouvrir sa résidence de trois ans à Espace GO, Solène Paré, a choisi un exercice périlleux: « adapter » l’adaptation qu’a faite Heiner Müller des Liaisons dangereuses de Laclos. Mais la metteure en scène connaît le texte, qui fait exploser la temporalité et les genres sexuels, sur le bout de… la relation qu’on peut qualifier de tordue entre les deux amants : Valmont et la marquise de Merteuil.

Question: Quartett n’est pas un texte qui vous était étranger en arrivant à Espace GO?

Solène Paré: « Je l’ai monté à ma sortie de l’UQAM en 2016. Ginette Noiseux avait vu le spectacle et on poursuit un dialogue artistique depuis ce temps-là. Ce qui m’intéresse dans ce texte vertigineux, ce thriller philosophique qui demande au public de se positionner sur les questions de pouvoir et de sexualité, c’est qu’il s’agit de personnages séduisants, d’un humour raffiné, mais aussi, cruels, répugnants, atroces. J’ai donc poussé ma réflexion plus loin puisque le contexte, notamment en raison de #metoo, a changé. Je condamne la culture du viol et je me demande pourquoi on accorde autant de crédit sexuel aux gens en position de pouvoir. »

Q: Müller se pose la question des « expressions sexuelles » d’ailleurs en inversant les rôles homme-femme et les époques dans sa pièce. Est-ce un texte qui ouvre sur une discussion à ce sujet?

SP: « Le vrai lieu du théâtre se trouve dans la réception et le potentiel créatif du public. Le texte invite le spectateur à faire son bout de chemin au sortir de la salle. C’est un texte troué qui demande du nôtre, donc qui est ouvert au débat. Quartett est comme un bloc de g;aise, tellement dense. Chacun des petits choix qu’on fait amène à se commettre philosophiquement et théâtralement. »

Q: On a l’impression que Müller respecte la lettre du texte de Laclos, Les liaisons dangeureuses, au début, mais qu’il s’en éloigne en avançant dans le récit.

SP: « Müller prétend ne l’avoir lu qu’une fois dans sa vie. C’est peut-être un mythe. son texte est de l’ordre de la citation. Il se l’est approprié. Il semble que sa vie personnelle a influencé la fin de la pièce. »

Q: Comment échapper au piège du cynisme quand on fait la mise en scène d’un texte qui peut devenir si abrasif?

SP: « Ce sont deux archétypes, les personnages. On a l’impression parfois d’avoir affaire à deux pamphlets. Ils font de grandes citations, ils se croient. Müller donne accès à un théâtre où il ne faut pas prendre les choses au pied de la lettre. On a travaillé la mise en scène en se basant sur des tableaux de la Renaissance. Visuellement, on a travaillé aussi à double sens.Le récit se déroule chez des membres de l’élite. Ils se disent blasés, au-dessus de la religion et de la politique. Ils accomplissent un rituel et ont un rapport au sacré. Malgré leur cynisme, ils participent à la société qui les a construits. »

Q: Ils font aussi preuve de lucidité, par moments.

SP: « Comme public, on ne sait jamais quand ils disent la vérité. On a quand même l’impression que les couches d’oignon s’enlèvent peu à peu et on a, à la fin, accès à ce qu’ils pensent vraiment. Avec Valmont, on croit qu’il s’ouvre, alors que Merteuil c’est le grand point de fuite ce la pièce. Elle reste énigmatique. »

Q: C’est un texte costaud, finalement, même s’il est relativement court.

SP: « En lecture, dès la première fois, avec les comédiens, on a mis des protège-genoux et on s’est lancés. Müller écrit pour le corps. C’est très terrestre, organique et ça ajoute au ludisme du texte. Il y a de l’humour noir. Sublime et grotesque.

Q: Il y a d’autres pièges, à la lecture en tout cas.

SP: « Oui. Quartett est une machine à se commettre. Chacun de mes choix dirige le regard du public. La scène est très épurée. On a travaillé avec plusieurs couches de sens dans le corps des interprètes Ève Pressault et Adrien Bletton. Certaines scènes font référence à des tableaux, d’autres sont plus libidinales. On ne voulait pas trop « psychologiser » le texte. On ne répond pas à toutes les questions. Malgré les pièges, il faut trouver le ton juste. Le théâtre c’est l’art de l’évocation. »

Q: Et le jeu?

SP: .On a travaillé entre un jeu théâtral et quelque chose de l’ordre de la performance. Je n’arrêtais pas de dire aux acteurs: « vous êtes Merteuil et Valmont, mais aussi des performeurs qui livrez une présentation devant public ». Il y a 1000 manières de travailler avec le public aussi. Je découvre le plaisir d’explorer de ce côté. J’aime créé des rapports sibyllins, ambigus avec le public. La scénographie a été pensée pour inclure le public dans la mise en abyme du texte.

Q: Après Quartett, le travail à Espace GO continue avec la présentation du chantier féministe La place des femmes au théâtre, du 8 au 13 avril.

SP: Oui, je fais partie du comité directeur. J’ai très hâte. C’est une rencontre d’envergure qui me permet de goûter à la direction artistique. On a des invitées très intéressantes. La première partie est publique et c’est gratuit, tandis que les deux dernières journées sont réservées au gens du milieu.

Quartett est présentée jusqu’au 6 avril dans la petite salle d’Espace GO.

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

Littérature: Bouffée d’air

Ce qu’on respire sur Tatouine, Jean-Christophe Réhel

Le premier roman du poète Jean-Christophe Réhel, Ce qu’on respire sur Tatouine, renvoie au style de l’autofiction. Plus fictive qu’autobiograpĥique, sans doute, mais écrite d’un souffle cohérent, drôle et vivifiant.

Les écrivains passent parfois pour fous, paranoïaques, névrotiques, narcissiques, à tout le moins « spéciaux », au pire, antisociaux. Le narrateur de Ce qu’on respire sur Tatouine, lui, est atteint de fibrose kystique. L’auteur, Jean-Christophe Réhel, aussi. Nul besoin de feindre, dans son cas, pas d’échappatoire ni de faire semblant. La maladie change tout, mais ne gâche absolument rien.

Ce qu’on respire sur Tatouine décrit le réel (sans jeu de mots) d’un gars ordinaire qui n’en fait pas une maladie… de sa maladie, même si sa vie est pratiquement inénarrable. D’une simplicité désarmante, sous certains aspects, mais également d’une complexité interminable en raison d’une condition qui exige de nombreux séjours à l’hôpital.

Parmi ses mésaventures, le narrateur quitte ses études universitaires de mandarin et se fait poser un cathéter le jour de l’Halloween. Il aime déjeuner Chez Rémi ou au McDo. Le jeune homme écrit aussi de la poésie et boit pas mal de Chemineaud. Il travaille au Super C, quoiqu’il rêve de devenir chanteur rock, pilote d’avion ou ambulancier.

Cracher sa vie

Constamment fatigué, il crache sa maladie à la dérobée où et quand il peut. Il adore sa soeur, qu’il visite à New York, sinon il s’est entiché de « Julie ou Sophie peu importe » qui ressemble, dans ses fantasmes, à Amidala (personnage de Star Wars). Cet attachant grand amateur de cinéma sait donc rêver, imaginer, espérer. Sa perception du monde slaome entre l’innocence d’un enfant surdoué et la lucidité d’un vieillard ayant vu et vécu.

Jean-Christophe Réhel réussit, ainsi, son passage de la poésie à la fiction en ce qu’il reste fidèle à sa voix singulière, marquée par des poumons récalcitrants, mais surtout, l’acuité de son regard. Sa voie, il l’a tracée dès son premier recueil, Bleu sexe les gorilles (L’écrou) qui sera suivi par deux autres, Les volcans sentent la coconut (Del Busso) et La fatigue des fruits (L’oie de Cravan).

« chiens argent de février/les cimetières trop pleins fumaient l’infini/la chute en tapisserie camouflait le bruit/des coups de canon que tu me tirais dans l’dos/& même après trois chaudières d’eau/le feu s’est pas éteint » (Bleu sexe les gorilles)

Fibre poétique

Le néo-romancier conserve la qualité de sa fibre poétique dans une langue simple. Les phrases sont courtes, les paragraphes longs et les chapitres inexistants. Sa parfaite maîtrise du rythme s’appuie sur un humour constant et un regard décalé. Il transforme ainsi ce qui aurait pu relever de l’apitoiement sur soi en grand art.

Dans sa plongée en apnée, l’auteur partage avec le lecteur sa combinaison d’astronaute. Il nous fait découvrir les incongruités, le rigolo, l’incompréhensible des petits gestes, des grandes peurs ou des fines lâchetés. L’auteur a beau, dans sa propre peau, avoir l’impression de respirer du sable comme s’il était sur la planète Tatouine, il ne cherche jamais à nous contaminer.

La plume intersidérale de Jean-Christophe Réhel dérive souvent, flotte gracieusement et nous délivre des lois de la gravité terrestre. Sur son étrange planète, il démontre une noblesse de petit prince qui nous offre une bouffée d’air inattendue.

« J’ai encore mal à ma dent de sagesse. Elle pompe comme un cœur. J’aimerais avoir une dent à la place du cœur, je sentirais quelques chose, oui. Je n’arrête pas de toucher ma langue avec ma langue et mes doigts. Je pense que ça empire à cause de ça, je ne sais pas. Je mange des Lucky Charms. J’aimerais qu’il neige dans ma dent. Normand installe des lumières de Noël dans le seul arbre du terrain. Je trouve que Normand fait pitié tout seul dehors. Je l’aide à décorer l’arbre et il est content. Joe Pesci pas de dents et Macaulay Culkin pesant deux cents livres qui s’entre-aident dans la préparation de Noël, c’est beau. » (Ce qu’on respire sur Tatouine)

Jean-Christophe Réhel, Ce qu’on respire sur Tatouine, Del Busso, 288 pages

Théâtre: J’irai cracher sur vos tombes

Lignes de fuite est présentée au Théâtre d’aujourd’hui jusqu’au 6 avril

Lignes de fuite, toutes les photos sont de Valérie Remise

La troisième pièce de Catherine Chabot, Lignes de fuite, s’avère une suite logique aux deux premières. Il s’agit du portrait percutant d’une génération centrée sur elle-même, en déficit d’espoir et qui ose se moquer de tout élan de compassion ou des éléments les plus nobles du groupe. Effrayant.

Catherine Chabot a raison. Lignes de fuite est sa pièce la plus sombre, la plus noire.

Trois couples partagent une soirée dans le condo luxueux de Zora, qui travaille en finance, et de sa compagne Olivia, un artiste au cœur tendre. Gabrielle et Louis sont des « temps partiels » de la radio et de l’université dont le cynisme occulte mal une tornade de frustrations. Raphaëlle, l’avocate omni-malheureuse, et Louis, terre-à-terre représentant pour une compagnie de béton, complètent ce sextuor décapant.

La dramaturge et actrice nous a habitués à des dialogues crus ne connaissant aucune pudeur. C’est le cas ici aussi. Tous les sujets sont abordés par ces trentenaires qui crachent sur tout ce et ceux qui font l’actualité; les thèmes et les figures emblématiques de la maternité, l’environnement, le pouvoir, l’argent. Leur dédain, voire leur mépris se teinte d’un humour acide qui cache un égocentrisme à tout cran, des ambitions frustrées, des relations délétères et une grande solitude.

Ce sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent. La gauche moraliste en prend pour son rhume. Une gauche qui va trop loin, déconnectée. Une gauche qui rejoint, dans le grand cercle sociopolitique, la posture d’une droite victimaire, engoncée dans une certaine forme de suprématie morale et de rejet violent de tout ce qui n’est pas elle, finalement. Le personnage de Gabrielle (terrifiante Léane Labrèche-Dor) en est le parfait exemple.

GABRIELLE : J’haïs les acteurs. J’en croise souvent pis c’est vraiment touttes des paons en rut sur l’ecstasy. (…) Faut pas trop leur donner d’attention c’est pas leur rendre service, plus on les regarde, plus leur vide intérieur les avale. (…) Tsé, arrêtons de représenter la mort comme un squelette avec une cape, la mort c’est une madame avec un casque de bain Mountain Coop pis un bon sac à dos avec des bonnes courroies pour monter une montagne. (…) Ben oui, les riches vont pouvoir s’acheter des purificateurs d’air aussi pour filtrer la marde qu’ils crissent dans l’univers.

Le texte n’est pas exempt d’humour, qui passe du vulgaire au jaune et au noir, mais il y a plus cette fois chez Catherine Chabot. Sa vision embrasse un spectre plus grand d’archétypes contemporains, ce qui lui permet d’explorer davantage les relations entre les uns et les autres. Cette complexité dramatique s’ajoute à un arsenal sociologique, déjà riche, poussé encore plus loin.

La mise en scène attentive de Sylvain Bélanger fait exploser le huis clos habituel chez Chabot pour laisser planer des « absences » – les personnages vont et viennent allègrement – et du hors-scène bénéfique – en arrière-plan ou par des voix qui viennent de la cuisine ou de la salle de bain. La scénographie (Zébulon) accentue ces effets en plaçant quelques miroirs qui « dédoublent » les personnages et « fondent » les spectateurs dans le décor.

Les acteurs sont dirigés avec un grand savoir-faire. À l’avant-plan, les personnages féminins de Catherine Chabot, celle-ci y excelle tout comme ses collègues Léane Labrèche-Dor, Lamia Benhacine et Victoria Diamond, vampirisent presque toutes les scènes. Plus effacés, Benoît Drouin-Germain est juste et Maxime Mailloux, en homme simple et attachant, représente ce qui peut subsister d’humanité dans ce groupe qui éclate sous nos yeux.

Une véritable tragédie se déroule ici. Aussi, certaines blagues faciles, précisément celles traitant de personnages de la vie réelle, nous apparaissent futiles, banalisant quelque peu le propos d’ensemble. Cet humour agit comme soupape, bien sûr, mais nous écarte du message.

Tout est là pourtant. Ce qui nous entoure, nous pénètre et nous obsède dans la vie de tous les jours – les réseaux sociaux, l’opinion à tort et à travers, la solitude, la colère, le narcissisme, la violence même dans les relations humaines – ne sauraient représenter des promesses pour le futur, pas plus que pour le présent d’ailleurs, nous dit l’autrice.

Ceux dont on se moque le plus en scène, les être naïfs, mais nobles joués par Victoria Diamond et Maxime Mailloux, nous rappellent que la dramaturge a déjà traité du droit à une mort digne ou à la réconciliation du couple. Elle nous dit maintenant, pour la paraphraser: « heille gang! De quessé vous faites, de quessé vous dites? Un chien mort dans son pipi et un gros qui aime les enfants, c’est vraiment pas drôle!”

Le pire, sans doute, est que ces jeunes cyniques préfèrent la fuite comme ligne de vie plutôt que de plonger dans l’obscurité, s’en saisir, la ressentir au plus profond de soi et chercher, éventuellement, une éclaircie.

NOUVELLES: MU remporte le 34e Grand Prix du CAM

Nathalie Maillé, Valérie Plante, Elizabeth-Ann Doyle (MU) et Jan-Fryderyk Pleszczynski
© Normand Huberdeau/Groupe NH photographes

C’est à un musée d’art à ciel ouvert que le Conseil des arts de Montréal rend hommage en attribuant son 34e Grand Prix annuel à l’organisme MU qui a créé 120 murales, dont celle de Leonard Cohen, partout dans la ville depuis 12 ans. Les murales réalisées par MU en 2018 étaient celles de deux grandes artistes Daisy Peterson Sweeney et Alanis Obomsawin.

En acceptant cette récompense, la directrice de MU Elizabeth-Ann Doyle n’a pas manqué de saluer le travail « des mutins et des muses » qui travaillent avec elle, sans oublier la cofondatrice de l’organisme Emmanuelle Hébert. La bourse de 30 000 $ accompagnant le Grand Prix servira à la petite équipe de réaliser de nouveaux projets.

« On a acheté un camion et, avec l’argent, on souhaite se rapprocher encore plus des jeunes en menant un projet pilote dans les quartiers défavorisés en visitant les parcs ou les maisons de jeunes. On espère aussi amener notre petit équipe à LA ville de l’art mural, Philadelphie, là où tout a commencé pour nous. Nous aimerions enfin rendre hommage à l’ATSA et leur action sociale par l’art avec un nouveau projet. »

Le Conseil des arts a d’ailleurs rendu hommage à l’ATSA, un collectif dirigé par Annie Roy et Pierre Allard, disparu prématurément il y a quelques mois à peine, qui a remporté le Prix du jury l’an dernier. Cette année le Prix du jury est allé à ZH, le festival dirigé par Mellissa Larivière qui soutient les artistes émergents depuis 10 ans. Un projet singulier et profondément ancré dans sa communauté, comme MU.

En 12 ans, MU a versé des honoraires de 2 millions $ aux artistes qui ont œuvré aux murales. Elizabeth-Ann Doyle souligne d’ailleurs qu’en étant « atypique », MU a mis du temps à recevoir de l’aide financière des gouvernements. Le CAM est d’ailleurs le seul Conseil des arts à soutenir cette démarche artistique d’art public qui vise une transformation sociale. MU se situe à l’avant-poste de l’art mural à Montréal depuis 2007.

« On s’est fait dire longtemps que ce qu’on faisait n’était pas de l’art, que ça relevait du social, note Mme Doyle. On ne remplit pas nécessairement les cases des formulaires comme producteur, diffuseur ou collectif d’artistes, même si on fait un peut tout ça. Que ce soit le milieu des arts qui nous reconnaisse nous rend très fiers. Cela a toujours été difficile au niveau institutionnel, mais on reçoit beaucoup d’amour du public depuis longtemps. »

Les autres finalistes du GP du CAM étaient, cette année, le Black Theatre Workshop de Quincy Armorer, le Cinéma moderne, de Roxanne Sayegh et Alexandre Domingue, le Concours musical international de Montréal, dirigé par Christiane LeBlanc, Espace de la diversité, présidé par Yara El-Ghadban, l’artiste Rafael Lozano-Hemmer, présenté par le Musée d’art contemporain, et la troupe de danse de Victor Quijada, Rubberband. Tous les finalistes reçoivent une bourse de 5 000 $.

ZH Festival

Nathalie Maillé, Mellissa Larivière, Marie-Christine Cojocaru (Caiise de la Culture) et
Jan-Fryderyk Pleszczynski
© Normand Huberdeau/Groupe NH photographes

Comme chez MU, le social et le communautaire font aussi partie du vocabulaire de ZH Festival, lauréat du Prix du jury qui s’accompagne d’une bourse de 15 000 $. La fondatrice et directrice de ZH, Mellissa Larivière, indique que l’événement a reçu beaucoup de récompenses cette année.

« Le artistes sont tenaces et la reconnaissance nous aidera à être tenaces nous aussi, dit-elle. Financièrement, le prix nous aide à avoir les moyens d’une équipe et de nos ambitions pour continuer d’aider les jeunes artistes en les présentant souvent pour la première fois et en créant des contacts en diffusion pour eux. On croit à ZH qu’il est temps de retrouver un esprit de communauté dans les arts à Montréal. »

Accueillant plus de 800 personnes, le Gala était animé par le comédien Christian Bégin qui a usé de beaucoup d’humour déjanté par rapport aux années précédentes au micro. La remise des prix a été faite par le président du CAM, Jan-Fryderyk Pleszczynski, la directrice du Conseil, Nathalie Maillé et la mairesse de la Montréal, Valérie Plante.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Théâtre: Un FTA en Québec majeur dans un monde en mutation

L’opus numéro 13 du Festival TransAmériques sera interprété en Québec majeur du 22 mai au 4 juin prochains. Sous le thème Sortir de soi, la fête du théâtre et de la danse montréalaise nous invitera à nous éloigner du narcissisme ambiant, puisqu’en ces temps troubles, des changements individuels et sociopolitiques s’imposent. Avec 23 spectacles, dont 9 premières mondiales et 11 premières nord-américaines.

En plus des retours bienvenus des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, du collectif Rimini Protokoll et de Marlene Monteiro Freitas, les artistes québécois sont à l’honneur plus que jamais: Wajdi Mouawad, Christian Lapointe, Danièle Desnoyers, Dana Michel, ainsi que les duos Stéphanie Jasmin et Denis Marleau, Lara Kramer et Émilie Monnet, entre autres.

« Les doutes que soulève notre époque offrent à l’artiste une formidable occasion de s’aventurer dans des zones d’émancipation. Tout bouge, enfin. La stagnation n’est plus possible. Un grand souffle doit nous traverser de part en part afin de vraiment accéder à l’Autre », soutient le directeur artistique du FTA Martin Faucher.

D’ici

En ouverture, Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad est une fresque sur le conflit israélo-palestinien. Avec Constituons!, Christian Lapointe dévoile un document constitutif qui a fédéré des dizaines de témoignages étalés sur plusieurs mois. En danse, Dana Michel et Frédérick Gravel et Danièle Desnoyers présenteront leur nouvelle création, respectivement: CUTLASS SPRING, Fear Greed et Unfold – 7 perspectives.

Côté cour québécois, en première mondiale: Lara Kramer et Émilie Monnet (This Time Will Be Different, une performance-installation sur les histoires autochtones), Martin Messier (Innervision, un spectacle gratuit sur la Place des festivals), Clara Furey (Rather a Ditch, une danse solo avec la polyvalente Céline Bonnier), Denis Marleau et Stéphanie Jasmin explorent la richesse de l’oeuvre de Marie-Claire Blais dans SOIFS Matériaux, tandis que Genderf*cker de Pascale Drevillon et Geoffrey Gaquère aborde la question des genres.

D’ailleurs

Côté jardin international, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini présentent un pièce engagée, Quasi niente sur l’état du monde s’inspirant du chef d’oeuvre cinématographique d’Antonioni, Le désert rouge. Stefan Kaegi et Rimini Protokoll nouS offre leur pièce documentaire, Granma. Trombones de La Havane, à propos de la révolution cubaine. La Portugaise Marlene Monteiro Freitas,elle, oppose au monde matérialiste une ode à l’imaginaire avec Bacchantes – Prélude pour une purge.

Les découvertes internationales seront aussi nombreuses en provenance de Corée du Sud avec Jaka Koo (Cuckoo), de Pologne avec Anna Karasińska (Fantasia), du Burkina Fasso avec Serge-Aimé Coulibaly (Kalakuta Republik), d’Afrique du sud avec Steven Cohen (Put Your Heart Under Your Feet… and Walk!), du Liban avec Ali Chahrour (May He Rise and Smell the Fragrance) et d’Iran avec Sorour Darabi (Savušun).

Le 13e FTA présente également des spectacles qui n’ont pas encore rejoint ICI tout leur public: L’affadissement du merveilleux de Catherine Gaudet, Hidden Paradise
de Marc Béland et Alix Dufresne, ainsi que Other Jesus d’Evan Webber et Frank Cox-O’Connell.

La fête ne serait pas complète sans les rencontres avec les artistes, les partys et la projection de films. Les billets sont en vente dès maintenant au fta.ca.


Théâtre: Ô capitaine!

La société des poètes disparus, mise en scène de Sébastien David, avec notamment Patrice Dubois

Patrice Dubois, crédit François Brière

Patrice Dubois incarne le professeur Keating dans La société des poètes disparus dès le 20 mars au Théâtre Denise-Pelletier. Il nous parle de l’importance des mots, de la pensée, de la poésie.

Question: Avec La société des poètes disparus, spectacle mis en scène par Sébastien David au Théâtre Denise-Pelletier, comme dans Première neige que vous avez mis en scène, l ‘art est important. Dans cette adaptation du film, on est encore dans la transmission, cette fois de la poésie?

Patrice Dubois: On reconnaît les personnages et le récit vus dans le film. Le prof que j’interprète défend corps et âme l’idée que c’est par la langue, la pensée qu’on peut changer le monde. Transmettre cette idée me fait vraiment plaisir. La langue peut être utilisée à mauvais escient, mais la beauté de la chose dans la pièce réside dans le fait que Keating transmet la langue à des étudiants qui ne savent pas encore quoi en faire. Le théâtre est le lieu privilégié pour le dire.

Q: La pièce se déroule dans les années 50, une époque dans laquelle a grandi Donald Trump. Est ce que c’est un piège?

PD: On pourrait le voir comme ça, mais on reprend le microphone pour revenir à l’essentiel des mots, des paroles, des idées et de la pensée. Ça rejoint le personnage d’Isabelle dans Première neige qui dit ne plus avoir de place pour réfléchir. Il y a trop d’agitation autour. Beaucoup de gens profitent de ce bruit parce qu’on n’a plus de temps pour réfléchir. On est dans la transmission de la pensée dans les deux pièces. Pour moi, un projet en amène un autre.

Q: La poésie est au centre de la pièce. Elle semble également reprendre du galon auprès des jeunes aujourd’hui.

PD: Charlotte Aubin, qui joue dans Première neige, a écrit un très beau recueil, Paquet de trouble publié chez Del Busso. Elle a du torque comme poète. La poésie nous sort du brouillard, elle nous oblige à nous arrêter, à nous attarder, à prendre notre temps.

Q: La distriibution de La société des poètes disparus est jeune et impressionnante.

PD: Ils sont tout simplement super. Jean-François Casabomne et moi sommes les vieux dans la pièce, mais justement l’histoire est de voir comment ils vont s’émanciper. C’est très beau d’être au service de ça. Je retrouve Jean-François sur cette scène pour la première fois depuis le milieu des années 90. Il est formidable.

Présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 20 mars au 26 avril, La société des poètes disparus est mise en scène par Sébastien David. C’est une traduction de Maryse Warda, interprétée par : Mustapha Aramis, Jean-François Casabonne, Patrice Dubois, Gérald Gagnon, Maxime Genois, Simon Landry-Désy, Étienne Lou, Anglesh Major, Alice Moreault et Émile Schneider.

Littérature: La guerre sale

Valeria Luiselli, Raconte-moi la fin, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, 125 pages.

La romancière et essayiste mexicaine Valeria Luiselli parle, dans Raconte-moi la fin, de vies terrifiantes, marquées par le passé et hypothéquées par l’incertitude de l’avenir. Il s’agit des réalités qui hantent des milliers d’enfants latino-américains immigrant seuls aux États-Unis. Pour eux, ni les périls ni les menaces ne s’arrêtent à la frontière, peut-on constater dans cet essai troublant.

Valeria Luiselli vit aux États-Unis depuis plusieurs années, mais l’autrice n’a jamais cessé de se préoccuper de son pays d’origine, le Mexique. Son essai Raconte-moi la fin est une demande que lui faisait souvent sa fille lorsqu’elle travaillait comme traductrice pour les tribunaux d’immigration américains.

Encore aujourd’hui, en vertu des politiques/préjugés de Donald Trump, la frontière américano-mexicaine demeure un sujet brûlant eu égard aux enfants qui y ont été séparés de leur famille. Ces jeunes abandonnés par le système risquent de se retrouver de plus en plus nombreux face aux juges de l’immigration.

Romancière et essayiste, Valeria Luiselli livre un témoignage de première main au sujet de ces mineurs qui sont livrés à la justice et doivent répondre à 40 questions qui vont de « Pourquoi êtes-vous venu aux États-Unis? » à «  Comment avez-vous voyagé jusqu’ici? » en passant par « Vous est-il arrivé quelque chose durant votre voyage aux U.S.A. qui vous a fait peur ou vous a blessé? »

La honte

En posant cette question, la traductrice pensait : « je n’ai qu’une envie : me couvrir le visage, les oreilles et disparaître ». À la honte s’ajoute des sentiments d’impuissance de celles et ceux qui doivent servir de lien entre le tribunal et les enfants. Ces derniers ont quitté le Mexique ou un pays d’Amérique centrale parce que leur vie était menacée et, parfois, ils retrouvent les mêmes gangs criminels – la Mara Salvatrucha ou le Barrio 18 qui possèdent des filiales américaines – en fréquentant une nouvelle école dans un pays qui menacent de les expulser.

De fait, la grande majorité de ces enfants sont retournés dans leur pays d’origine sans que le tribunal n’ait même à expliquer sa décision aux avocats payés par des OBN. Ces jeunes marqués au fer rouge depuis leur naissance par la pauvreté et la violence n’ont bien souvent pas le temps de comprendre ce qui leur arrive dans le Land of the Free avant d’être expulsés librement.

L’essai fort bien documenté de Valeria Luiselli nous apprend, par ailleurs, que « certaines sources estiment que 120 000 – adultes et enfants – ont disparu au Mexique lors de tels voyages vers les États-Unis ». En 2015, le gouvernement mexicain d’Enrique Peña Nieto, que l’essayiste surnomme « le garçon le plus impeccablement cynique et sinistre des tyrans serviles d’Amérique du sud chargés de basses besognes – a même expulsé davantage – 150 000 – de ressortissants d’Amérique centrale que les États-Unis.

Ce serait assurément un pas en avant si nos gouvernements reconnaissaient la dimension hémisphérique du problème, le lien entre les phénomènes tels que les guerres de la drogue, les gangs d’Amérique centrale et des États-Unis, la consommation de drogue et l’émigration massive d’enfants en provenant du Triangle du Nord vers les États-Unis en passant par le Mexique. Personne, ou presque personne, des producteurs aux consommateurs, n’est prêt à assumer son rôle dans ce grand théâtre de la dévastation des vies de ces enfants.

L’autrice entrecroise savamment son histoire personnelle à ses recherches exhaustives pour nous donner une idée claire et triste de ce que vivent ces enfants, souvent victimes du « nettoyage systémique » qu’opèrent des criminels à la solde des narcos en Amérique centrale et du Nord.

Le gouvernement mexicain, aussi, effectue des raids pour déloger brutalement les immigrants, incluant les enfants, qui voyagent vers les États-Unis à bord de trains de marchandises appelés « la Bestia », de vétustes wagons où tous et chacun prennent place en route vers leurs chimères américaines.

Raconte-moi la fin ne peut évidemment répondre à la question du titre. Les réponses sont conditionnelles à de réels changements politiques, mais peu probables. Le Mexique étant devenu depuis longtemps un « immense paillasson » pour Trump, selon l’autrice de l’excellent roman L’histoire de mes dents.

Valeria Luiselli vient, par ailleurs, de publier en anglais une nouvelle fiction, Lost Children Archive,  qui s’inspire également de son expérience de traductrice pour l’immigration. À travers un voyage dans le sud des États-Unis, la narratrice parle de sa famille reconstituée et de leurs désillusions, en comparaison avec le destin d’enfants seuls qui dorment sur le sol et traversent le désert à bord de train sous un ciel immense.

Et constamment menaçant, pourrait-on ajouter..