THÉÂTRE: 50 nuances de queer

Genderf*cker, photos Gabrielle Desmarchais

Mis au monde en 2018 au festival ZH, Genderf*cker en est à sa quatrième et finale version. Le spectacle de Pascale Drevillon fait exploser les notions de genre, de désir, de plaisir. Hors binarité. Et si c’était là, la véritable révolution sexuelle?

Genderf*cker est le spectacle d’une transition, de la transformation d’un homme en femme, sous nos yeux. Enfin métaphoriquement, puisque la transition est chose faite depuis des années. Mais pas si vite. Son autrice et interprète Pascale Drevillon soutient que les changements continuent en elle. Comme le titre l’indique, traduction libre, au diable le genre!

« Dans tout ce qui touche à l’identité de genre, il n’y a rien de définitif. Avoir créé le show m’a fait énormément évoluer. Je me sens beaucoup plus queer que j’ai pu l’être avant dans ma vie. Quand j’ai commencé l’école de théâtre à 24 ans, j’était trop féminine, presque barbie. J’avais du mal à sortir de chez moi sans maquillage. L’école m’a transformée en hippie, puis le spectacle en queer. Je suis davantage dans la nuance maintenant. »

Toutes couleurs unies dans le queer. Les nuances, le flottement, « la sexualité clignotante », disait le poète Bertrand Laverdure. Comme Pascale Drevillon, le spectacle a évolué.

« Au début, j’avais une approche très performative et je voulais que le spectacle dure six heures. Je voyais une installation presque muséale où les spectateurs pouvaient entrer et sortir de la salle. Aujourd’hui, c’est un show un peu plus théâtral de près de deux heures, mais l’aspect performance est encore très présent. »

Au début de Genderf*cker, la comédienne est complètement enveloppée dans une pellicule plastique. Geste performatif synonyme d’enfermement ,s’il en est, et non sans risque.

« Le flirt avec le danger, ça me stimule beaucoup. C’est comme ça que Marina Abramovic travaille et je suis une grande fan. Le côté performatif est une question de présence. Le spectacle n’est pas basé sur un long scénario avec beaucoup de texte. C’est plutôt un acte de présence avec des spectateurs partout autour. »

Plusieurs médias interviennent dans le spectacle. En vidéo et à l’audio, des artistes et penseurs donnent leur avis sur la question: Kate Bornstein, Judith Butler et Pete Burns notamment. « Ils portent des points de vue que mon corps reflète dans le spectacle sans que je n’aie besoin de les nommer ».

Il ne s’agit pas d’un spectacle sociologique ou pédagogique comme tel, Pascale Drevillon cherche plutôt à offrir un panorama des possibles afin de laisser le spectateur se faire une idée.

« Ils peuvent y réfléchir tout en décloisonnant ces choses si poreuses entre elles. On a tous en nous ce qu’on peut appeler le féminin et le masculin. Après, on fait des choix selon ce qui fait notre bonheur. Tout dépendant des pressions familiales ou sociales qu’on reçoit aussi. C’est bien de remettre en question nos conceptions, C’est ce qui nous fait évoluer. »

Mise en scène

L’évolution du spectacle doit énormément au metteur en scène Geoffrey Gaquère, souligne-t-elle.

« À Espace libre, c’est vraiment la meilleure mouture qu’on pourra voir. Geoffrey a assis les bases de notre propos et de notre dramaturgie. On sait ce qui fonctionne et, moi dans mon corps, je sais ce que je veux et peux dire de manière efficace. Geoffrey m’a aidé à clarifier mon message pour que ce soit bien compris, qu’on soit expert dans le domaine ou que ce soit la première fois qu’on en entend parler. »

Elle précise que le spectacle se penche sur des questions délicates en ne cherchant aucun sensationnalisme.

« On va plutôt dans l’humanité, la complexité et la fluidité de cette expérience et des émotions qui en découlent. Ça fluctue, ça change, ça bouge. À mon avis, c’est beau parce que s’est tellement humain. Chaque femme a, en elle, des milliers de femmes, tout dépendant de l’heure de la journée, du moment de la vie, comme des versions de nous qu’on peut explorer. Même chose du côté des hommes où la masculinité n’est pas que force et virilité. »

Pour Pascale Drevillon, en fait, la transition était la seule voie possible, le seul chemin de liberté qui soit.

« Pour être certain.e d’avoir besoin d’une transition, il faut vraiment être enté dans le mur. C’était une question de vie ou de mort pour moi à l’âge de 16-17 ans. Le besoin de faire un changement dans notre vie quand on est trans, ce n’est pas une question d’orientation mais d’identité, c’est pour apprendre à se rapprocher de nos émotions. Pour plusieurs, le besoin et le sentiment de transition arrivent assez tôt, mais il est brimé contrôlé, harnaché et oublié. Donner une part de vérité à cette voix-là, qui est toujours en nous, nous rapproche des émotions. C’est l’envie d’être la meilleure personne qu’on peut être. »

Engagement

Depuis la création de Genderf*cker en 2018, Pascale Drevillon est évidemment rendue ailleurs dans sa vie. On l’a voit régulièrement sur scène et à la télévision. C’est aussi une artiste engagée.

« Ça pourrait devenir lourd à porter. D’un autre côté, je me suis donnée comme mission d’en parler. Je siège au conseil québécois LGBTQ et à d’autres organismes. J’ai les mots, la voix, le technique et l’éducation pour le faire, donc ce qu’il faut pour aider à changer les choses. Ce serait très égoïste si je ne le faisais pas. J’ai toujours voulu être actrice et j’assume la mission. C’est une épée à deux tranchants. D’un côté, ça m’apporte une notoriété, mais de l’autre, ça ne veut rien dire si on ne regarde pas tout le travail qui a été fait par celles qui étaient là avant et celles qui viendront après. »

À l’entendre, on comprend que la diversité sexuelle est une réalité complexe que même 50 nuances de queer ne peuvent englober entièrement. Out les étiquettes, pourrait-elle dire.

« Pourquoi a-t-on des catégories? Pourquoi séparer les choses comme ça? On est conditionnés à croire qu’il n’y a que deux options présentes dans nos corps, mais ce n’est pas vrai. Il y a toutes sortes de corps qui ne sont ni l’un ni l’autre pour toutes sortes de raisons. Cette multiplicité du genre et de la sexualité est partout dans notre humanité. Plus on va arrêter les distinctions, mieux on va pouvoir se comprendre. Ça ne se limite pas à la question de la fertilité. Au-delà de ça, on a des personnalités et des sensibilités qui ne vont jamais nous empêcher de vouloir des enfants. Après ça, si on se permet dans la famille d’être aussi homme ou femme que l’on veut, tout le monde va être heureux. »

Genderf*cker est présenté à Espace libre du 26 au 29 février

  2 comments for “THÉÂTRE: 50 nuances de queer

  1. 20 février 2020 à 11 h 14 min

    « Après ça, si on se permet dans la famille d’être aussi homme ou femme que l’on veut, tout le monde va être heureux. » c’est un peu naïf tout de même.
    Des clivages, il y en aura toujours. Peu importe la terminologie, sexe, genre, genre, sexe, on a les chromosomes qu’on a et les prédispositions génétiques et sociologiques également. Le plus important, c’est la tolérance, dans tous ça. Et que le non normé devenant la norme ne commence pas à discriminer ceux qui se sont toujours inscrits dans la soi-disant norme établie. « Cisgenre », quand tu nous tiens… et alors ? Homme, femme, peu importe. On les appellerait bien poire, chaise, ou ciel, tous ces individus, (merci Magritte et puis, « what’s in a name? »), le problème, c’est que les gens ne s’assument pas tels qu’ils sont, ou lorsqu’ils essayent, ils se heurtent parfois à l’irrespect, l’intolérance d’autrui, du coup, ils se sentent obligés de créer des distinctions, des catégories, d’autres boîtes pour s’identifier. Il n’empêche qu’ils auront toujours une part d’eux-mêmes qu’ils ne pourront s’empêcher de modifier. Chair, sang et os. Fragilité. Voilà tout.

    Aimé par 1 personne

  2. 20 février 2020 à 11 h 14 min

    * correction dans « Il n’empêche qu’ils auront toujours une part d’eux-mêmes qu’ils ne pourront modifier. »

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