Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

Photo Bertrand Carrière

À la Maison de la Poste, la commissaire Isabelle de Mévius présente jusqu’au 23 juin une rétrospective majeure de l’artiste québécois Jean-Pierre Larocque. Nul prophète en son pays, le sculpteur et dessinateur a créé un corpus fascinant avec, essentiellement, de l’argile et du fusain. Un travail intemporel et d’une grande noblesse de la part d’un tendre guerrier qui dit que l’art c’est « faire quelque chose avec rien ».

Jean-Pierre Larocque possède l’humilité des grands. Ayant passé de nombreuses années aux États-Unis et inactif aussi un certain temps en raison d’un deuil douloureux, le sculpteur et dessinateur dit qu’il n’y a rien de précieux et qu’il n’utilise que des matériaux « pauvres » dans son travail, soit l’argile et le fusain. Nobles, dirons-nous surtout, comme l’est sa démarche. Transformer la terre et le bois brûlé, comme il le fait si bien, révèle toute la force et la fragilité contenues dans son geste créatif.

Nobles aussi comme ses chevaux et ses têtes parmi la cinquantaine d’œuvres exposées. Nobles comme ses personnages sans nom aux visages vides qu’on retrouve dans ses fusains. L’on croit y reconnaître des conquistadors espagnols, des autochtones, des figures shakespeariennes, politiques, historiques. On y voit autant de rois que de manants, des squelettes et des bustes à la façon « Île de Pâques ». On croit parfois se trouver devant des masque de rituels pré-hispaniques ou des visages de personnages de théâtre grec. D’autres font penser à des blessés de guerre ou même à des zombies ou des momies.

Face à un visage sculptée, comme le dit lui-même l’artiste dans le merveilleux documentaire, de Bruno Boulianne, Le fusain et l’argile, présenté au sous-sol de la Maison de la poste: « je ne la connais pas, mais elle vient d’apparaître » ou encore « mais qu’est-ce que je viens de faire là? » L’artiste n’a rien d’un mystique pourtant. Son travail est très physique, organique tout en étant branché sur l’inconscient.

Le sculpteur y va des gestes parfois violents et libérateurs en appliquant l’argile qu’il déchire, colle, peint. En dessinant, ses gestes semblent autrement improvisés et d’une douceur infinie. Son travail possède des qualités intemporelles qui exposent les traces que l’expérience humaine laisse dans le sol et l’arbre. Ses figures sont des fantômes évanescents et ses bêtes sont, dit-il, « des chevaux de Troie qui agissent en nous ».

Les sculptures apparaissent à la fois puissantes et fragiles. Elles sont massives et lourdes, mais ne tiennent qu’en quelque points d’appui, un peu comme une vie qui résiste et peut s’effondrer à tout moment. Certaines oeuvres de Jean-Pierre Larocque semblent nous regarder en face en nous demandant: « quelles chimères restera-t-il de vous? »

Dans ses fusains, plus figuratifs qu’abstraits, les figures se chevauchent souvent les unes les autres, créant souvent une fausse perspective qui provient d’un travail en couches successives. « Je dessine à reculons en enlevant en effaçant “, dit-il. Ainsi, le trait s’inscrit sur papier comme rature, barbelé, griffonnage, camouflage. Les courbes plus voluptueuses installent, par ailleurs, du mouvement, de l’émotion.

Avec leurs couleurs changeantes et leur surfaces craquelées, les sculptures survivront bien sans doute. Chacune d’elle parlera encore dans une langue intemporelle à inventer quand nous ne serons plus. Jean-Pierre Larocque est un voyageur dans le temps, entre les cultures et les crevasses de l’histoire, produisant des créatrions d’où émane la vraisemblance des âmes.

Le fusain et l’argile, documentaire de Bruno Boulianne

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  1 comment for “Divers: Arts visuels Jean-Pierre Larocque, le noble guerrier

  1. Marie Manseau
    25 avril 2019 à 13 h 33 min

    J’ai vu cette exposition avec un grand plaisir! Je considère cet article de Mario Cloutier juste; il décrit à la perfection l’émotion ressentie ainsi que le travail de l’artiste. Le film de monsieur Boulianne fait acte de médiation et on contemple l’œuvre émue par sa profondeur. Aucun mot n’est inutile dans l’article de monsieur Cloutier, ce grand journaliste. Bravo!

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