Théâtre: 21, jouer n’est pas un jeu

Après La nuit du 4 au 5, Rachel Graton présente un nouveau texte, 21, cette fois mis en scène par Alexia Bürger (Les Hardings). L’autrice y aborde le sujet des centres jeunesse et d’une relation évolutive entre une intervenante sensible et une adolescente tourmentée. Rachel Graton et Alexia Bürger nous parlent du quatuor qu’elle ont formé avec les comédiennes Marine Johnson et Isabelle Roy.

Rachel Graton, Marine Johnson, Isabelle Roy et
Alexia Bürger. Photos: Philippe Latour

Question: Après Dans la nuit du 4 au 5, qui parlait de viol, vous vous tournez vers la vie en centre jeunesse. Ce sont deux sujets sombres dont vous choisissez de traiter en tant que dramaturge?

Rachel Graton: « C’est dur, mais c’est la réalité. Je trouve intéressant de donner une voix à ce genre de réalités, à ces gens-là, tout en rendant hommage au travail qu’ils font avec les jeunes en difficulté. Il y a aussi de la beauté au sein de la rencontre décrite dans la pièce. »

Q: C’est vrai et, en un sens, La nuit du 4 au 5 décrivait quelque de plus extrême, non?

RG: « Dans La nuit, il y avait une distance qui se créait grâce à la forme. Avec 21, on se situe entre les deux, plus près de la réalité. J’avais le goût de changer de contexte. Dans La nuit, je voulais que le spectateur se sente en immersion dans la pensée des personnages. Là, c’est plus narratif. On a besoin de moins de distance. Pour les prochains textes, j’ai envie de me déjouer moi-même et de proposer quelque chose d’énigmatique au metteur en scène. »

Q: Étiez-vous des proches avant de travailler sur ce projet?

RG: « Johanne Haberlin et Sylvain Bélanger du Théâtre d’aujourd’hui m’ont suggéré Alexia pour monter ce texte et ils avaient raison. »

Alexia Bürger: « Mets-en! On se connaissait de vue seulement. J’avais été soufflée par La nuit du 4 au 5, par l’écriture et la forme. »

RG: « À propos de la délicatesse que ça prend pour monter un texte difficile où il est question de quelque chose de plus réaliste, Alexia est vraiment très forte. Je trouvais que Les Hardings étaient bien fait dans ce sens-là. Elle installait des trucs et réussissait à nous amener ailleurs pour faire voyager le spectateur dans une dramaturgie. Elle sait passer du plus léger à quelque chose de vrai, authentique et profond. Ça sert vraiment bien 21. »

Q: Donc, ce n’est pas un traitement hyperréaliste que vous avez choisi?

AB: « Il y a quelque chose, dans les dialogues, d’hyperréaliste en raison de la façon de parler des personnages, mais dans la forme, ce n’est pas réaliste, ne serait-ce que dans l’écriture et les monologues. Ça nous amène ailleurs que dans une pièce réaliste avec entrées et sorties. Parfois, une scène commence en plein milieu d’un dialogue. C’est très rare au théâtre. Il y a une liberté dans la forme. Je n’ai pas eu à transposer le texte. »

RG: « J’aime trouver une forme précise pour faire parler le sujet à travers cette forme. Et vice-versa, comment puis-je parler de ce sujet sans tout dire? Comment faire ce que je voudrais faire sans le faire nécessairement? C’est mon objectif. Si je voulais le dire, j’écrirais un roman ou un essai. »

Q: Il y a des passages du texte qui sont très émouvants, surtout quand il est question des parents de Zoé.

AB: « C’est écrit avec tellement de justesse. Dans la direction d’acteurs, c’est un cadeau, pour moi et les actrices. Le texte fait une part du travail. Et les actrices, elles sont merveilleuses, l’autre part. Elles doivent habiter les personnage. Il n’y a pas d’apitoiement dans le texte. Le personnage de Zoé, l’adolescente, pour nous, c’est terrible ce qu’elle vit, mais pour elle, c’est sa réalité de tous les jours. »

Q: Zoé est plutôt fermée à double tour au début de la pièce?

AB: « Elle est fermée, puis ça évolue. Pas en ligne droite, ce que je trouve très bien, mais avec des reculs par moments. L’intervenante la perd parfois. Mais c’est très cohérent. Rachel connaît très bien cet univers et la nature humaine. Ça fait en sorte que, peu importe les décisions qu’on prend en termes d’interprétation, ça reste cohérent. Tout nous mène quelque part dans la pièce. »

Q: On imagine qu’il y a eu beaucoup de recherches derrière ça?

RG: J’ai travaillé avec des jeunes pendant six ans sur une base de plein-air. Il y en avait qui faisaient partie de cette clientèle. Je dois dire que mon copain est intervenant dans un centre jeunesse. Je l’entends en parler et je le vois, lui, comment ça l’affecte. Sara et Zoé ne sont pas des personnages ayant existé cependant. »

« J’ai un attachement profond pour ces jeunes, leurs implosions/explosions, leur soif de vivre et leurs questionnements. Je les comprends de perdre espoir, parfois. C’est une zone que je trouve particulièrement touchante chez l’être humain. Longtemps, j’ai failli aller étudier en psycho-éducation. Peut-être je pourrais faire d’autres projets avec eux. J’ai envie de m’impliquer. »

Q: Pour la mise en scène, comment avez-vous procédé?

AB: « Ce que j’ai vu, dès le départ, ce sont des lignes de force, deux femmes et un ballon [le chiffre 21 renvoie au nombre de points à atteindre dans un match de basket à deux joueurs]. C’est vraiment un spectacle qui repose plus que jamais sur les deux actrices. Je n’ai pas envie de mettre quelque chose d’autre entre le texte de Rachel et les actrices. C’est la première fois que Marine Johnson joue au théâtre. Elle a fait un peu de cinéma auparavant. À 20 ans, elle possède un talent brut extraordinaire..

RG: Elle a une grande présence, compréhension, sensibilité, force et une capacité de donner et de retenir. Isabelle Roy, qui joue Sara, est un autre joyau de comédienne. Elle colle tellement bien au personnage.

Q: C’est une pièce très psychologique finalement?

AB: Oui, mais elle doit être jouée avec un tonus très théâtral. Le texte ne m’indiquait pas d’aller dans le sens du réalisme avec des temps psychologiques marqués. Les silences sont choisis. C’est important qu’on soit au théâtre. Ce n’est pas du cinéma. Les deux personnages restent presque toujours sur scène, mais on joue avec l’avant-plan et l’arrière-plan, comme si elles s’habitaient l’une et l’autre. Avec Max-Otto Fauteux, on a délimité l’espace avec la lumière et les couleurs. La scénographie, c’est surtout deux corps et un ballon, des rapports de force qui changent. Après, tout est question de rythme.

21 est présenté dans la Salle Jean-Claude Germain du Centre du Théâtre d’aujourd’hui du 16 avril au 8 mai.

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