ARTS VISUELS: Emportements des formes

Turner, Light and Colour, N00532
Joseph Mallord William Turner, Épave sur mer démontée, vers 1840-1845. Huile sur toile, 92.1 x 122.6 cm, © Tate Londres 2017

Le Musée national des beaux-arts de Québec présente Turner et le sublime jusqu’au 2 mai. L’exposition comprend 75 peintures et œuvres sur papier, dont Lumière et couleur – La théorie de Goethe (1843), couvrant les 50 ans de carrière de l’artiste anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851), maître du mouvement romantique et précurseur de l’impressionnisme. Le peintre a toujours su se mettre au service des émotions qu’on peut ressentir face aux forces de la nature, comme nous décrit Sylvain Campeau.

Joseph Mallord William Turner aura été quelqu’un d’assez prodigieux et surtout de très précoce. À 14 ans, il est accepté comme étudiant à la Royal Academy et en devint un membre actif neuf ans plus tard, à 23 ans. Il fait, jeune, des rencontres significatives pour la suite de son œuvre et se fait remarquer dès son premier essai dans une exposition. Plus encore, il en vient à représenter presque à lui seul un genre en propre, le sublime dont maints critiques et philosophes laisseront des définitions significatives et fortement évocatrices. À un point tel que s’essayer aujourd’hui au genre du paysage, comme artiste, requiert de faire un petit détour pour aller voir ses travaux.

L’exposition du MNBAQ résulte d’une collaboration avec la Tate Gallery de Londres et permet, à partir du legs que fit le peintre et aquarelliste à l’institution anglaise, de mettre en valeur une œuvre appartenant au musée de Québec.Il s’agit de Scène dans le Derbyshire (1827), provenant de la succession de Maurice Duplessis, un don datant de la fin des années 1950.

Joseph Mallord William Turner, Scène dans le Derbyshire. Les Hauteurs d’Abraham. Matlock Bath, 1827 ou avant. Huile sur toile, 45 x 61 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec, Don de la succession de l’Honorable Maurice Duplessis (1959.579) Photo: © MNBAQ, Denis Legendre

Pandémie oblige , on fera évidemment la visite en suivant les directives qui nous sont imposées. On prend rendez-vous, on se présente cinq minutes à l’avance. On attend son tour avant d’entrer et il n’est pas question de revenir sur nos pas, alors que l’on suit nos devanciers avec patience et rigueur.

Être un peintre porté sur le paysage entraîne donc que l’on doive faire plusieurs voyages. Le périple artistique de Turner commence sur sa propre île, va s’étendre à la Suisse dont les montagnes le combleront d’aise et va passer par l’Italie. 

Joseph Mallord William Turner, Lumière et couleur (La théorie de Goethe) le matin après le déluge, Moise écrivant le livre de la Genèse, exposé en 1843, 78,7 x 78,1 cm. © Tate Londres 2017

Très tôt, s’affirment certains traits qui vont devenir les éléments constitutifs de son esthétique. Au départ, des scènes assez montagneuses, dans un paysage au relief intéressant vont permettre des rapprochements d’échelle qui mènent à des collusions presque suspectes, au plan du réalisme. Des parois rocheuses, vertigineuses, forment une toile de fond étrangement proches de l’avant-plan, plus champêtres. Des personnages sont esquissés à coups de petits traits, montrant que l’essentiel n’est pas là, que c’est là un motif servant à noyer l’ensemble de la scène.

Car c’est un certain tourment des formes, représentées par des volutes de couleurs et de coups de pinceau, que nous voyons s’affirmer dans les œuvres peintes et dessinées de l’artiste. On admire des toiles et des aquarelles qui présentent leur lot de nuées de lumière et de vents, d’élévations d’arbres, d’imbroglios de broussailles, d’assemblées chicaneuses de nuages et de ciels.

Joseph Mallord William Turner, Le Rigi bleu, lever de soleil, 1842. Aquarelle sur papier, 29,7 x 45 cm. © Tate Londres 2017

Ce sublime ne va pas sans une certaine terreur, sans le sentiment que cela excède toute mesure et qu’il convient de se montrer très humbles devant ce que peut faire une nature déchaînée. Mais il y a aussi des œuvres qui semblent des moments d’apaisement où la sérénité de la lumière, éclatante et enveloppante, produit une iridescence presque insupportable tant elle dissout toute volonté. Si bien que, là aussi, il y a de l’excès.

Les travaux réalisés à Venise sont de cet ordre-là. La lumière y est presque présence liquide. Tous les éléments des paysages choisis par le peintre semblent à la fois s’y baigner et en être la source. Il faut bien dire qu’avec celles-ci, Turner payait d’audace. À l’œuvre, bien campé devant son sujet, il n’avait de cesse de mouiller son papier et de délayer ses couleurs pour enfin pouvoir obtenir les effets dont il entrevoyait la possibilité, dans sa grande expérience.

Joseph Mallord William Turner, Le soleil de Venise partant en mer, exposé en 1843. Huile sur toile, 61,6 x 92,1 © Tate Londres 2017

Le choix des œuvres, les commentaires qui les accompagnent, font le nécessaire pour nous rendre cet artiste du 19è siècle, compréhensible et pour nous montrer la place qu’il peut occuper dans l’histoire de l’art. Dans ses œuvres, les sujets humains ou les éléments de détail de la scène montrée sont bien ténus et résumés à coups de quelques traits rapides. Car ce n’est pas là ce qui est le cœur de ce projet esthétique.

Il est dans la peinture et le dessin des emportements de la nature, dans sa portée extrême et ses moments outrés. Pour cela, il faut des mouvements du pinceau, des torsades de couleurs savamment dosées. En cela, on reconnaît ce que peuvent devoir à Turner les impressionnistes français qui délaissèrent encore plus que lui le souci de bien imiter.

Turner et le sublime, vue de l’exposition

Turner et le sublime

Musée national des Beaux-Arts de Québec

Jusqu’au 2 mai 2021