THÉÂTRE: La femme qui fuit

Becoming Chelsea, photos: Éric Jean

La militante LGBTQ et lanceuse d’alerte américaine Chelsea Manning a passé le quart de sa vie, elle a 32 ans, en prison. Son passage à Montréal en 2018 a inspiré le dramaturge Sébastien Harrisson pour écrire Becoming Chelsea. Entre réalité et fantasme, Sébastien René interprète la mystérieuse Chelsea dans une mise en scène d’Éric Jean.

Chelsea Manning, née Bradley Manning, a tout d’un personnage de tragédie. Emprisonnée pour avoir révélé des secrets militaires, femme trans et fragile selon ses proches, mais forte de ses convictions, elle échappe à toute catégorisation. Dans un monde qui ne sait plus trop où il va, elle est, métaphoriquement du moins, même en étant incarcérée, cette femme qui fuit. Une fascinante figure énigmatique contemporaine.

Éric Jean, photo: Le petit Russe Marc-Antoine Mongrain

« Chez Sébastien, explique Éric Jean, il y a toujours un flou, un mystère, un fantôme. On est à la fois en dehors et en dedans de la réalité. Je dis souvent que dans la pièce, il y a la réalité, le souvenir et tout ce qui est lié au fantasme. »

« Ce n’est pas facile de mettre en scène et d’interpréter Sébastien Harrisson, poursuit-il. Il joue beaucoup sur l’alternance entre le mode narratif et l’action. Sa langue est très littéraire, donc on ne peut pas l’approcher de manière trop réaliste. On a travaillé à trouver le ton. Sébastien l’a trouvé tout de suite puisqu’il n’est pas contaminé par le style, que je dirais, télévisuel. On est bel et bien au théâtre. »

Chelsea Manning avait été graciée par Barack Obama à la fin de son premier mandat présidentiel, mais comme la militaire a refusé de témoigner au procès du fondateur de Wikileaks, Julian Assange, elle a été incarcérée de nouveau. Entre ses séjours en prison, elle est venue ici dans le cadre de la conférence C2 Montréal.

« Elle a joué gros en révélant des choses au monde entier sur des documents de la guerre en Irak et en Afghanistan. Cela a coïncidé avec sa propre révélation à elle-même, celle de sa vraie nature. Elle portait une certaine fragilité en elle depuis son enfance. Tout le long de la pièce, la quête de Chelsea est, en fait, une rencontre avec soi-même », dit Éric Jean

Le texte joue constamment sur cette « profondeur de champ » photographique pour que le spectateur fasse son propre chemin vers la lumière. Éric Jean souhaite laisser planer une certaine brume narrative. Et pour le comédien Sébastien René, Chelsea est un personnage fascinant.

« C’est une militaire. Elle savait que ce qu’elle faisait allait à l’encontre de la loi, mais elle l’a fait quand même. Elle a décidé de vivre sa transition en prison, sachant comment les gays et les trans sont vus dans ce milieu. Elle possède une force incroyable en quelque part. Mais dans le documentaire XY Chelsea, on voit bien que la prison l’a transformée. Ça reste flou. Elle a été torturée en prison, a vécu une transition et en est sortie comme une vedette médiatique. J’aurais été, comme elle à un certain moment, confus moi aussi. »

Personnages complexes

Le texte permet aux acteurs de personnifier des personnages complexes. Entre ombre et lumière, entre diverses versions d’elles et d’eux-mêmes. À Montréal, dans la fiction de la pièce, Chelsea rencontre Max qui semble là pour l’espionner. Sébastien René avoue s’être amusé avec son personnage.

« On peut toucher à beaucoup de choses: Bradley enfant, Bradley en prison, le militaire et la femme trans. Ça fait plusieurs personnes en une seule et c’est vraiment intéressant. Fascinant même. »

On comprend l’intérêt pour ce personnage hors du commun que Sébastien Harrisson destinait dès le début à l’acteur qui a remporté le prix de la critique pour son rôle dans Le bizarre incident du chien pendant la nuit, chez Duceppe en 2018.

« On a rencontré Sébastien avant même que le texte soit écrit pour savoir si ça l’intéressait, ajoute Éric Jean. C’était écrit sur mesure pour lui. Sébastien peut jouer beaucoup de choses et il est parfait pour ce rôle polymorphe. »

Dans la pièce, on verra aussi la copine de Max, Fiona et un autre personnage de la vie réelle, Namir Noor-Eldeen, photographe de Reuters assassiné par l’armée américaine en 2007 en Irak. La vidéo de sa mort est apparue en 2010 sur Wikileaks, relayée par Chelsea Manning.

Dans le fond, c’est toute l’horreur du monde actuel auquel s’attaquent et les artisans de la pièce et Chelsea Manning elle-même. Dévoilant ce qui peut paraître confus entre le bien et le mal, les nouvelles réalités de genre et les anciennes fictions fabriquées par le pouvoir.

Épiés par des hommes armés qui ont l’ordre de tirer dans le tas. Sauve qui peut.

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