THÉÂTRE: Entre les mondes

L’inframonde, photos: Guillaume Boucher

Pièce aussi dure, troublante, que nécessaire, L’inframonde nous parle de demain avec des allures d’aujourd’hui. Un monde virtuel où rien n’est impossible et tout est permis. Surtout le pire.

Le théâtre demeure cette merveilleuse agora où les choses de la cité peuvent être déployées afin d’en débattre. Il peut y arriver par une approche documentaire ou en s’en remettant à la fiction. La pièce L’inframonde de l’Américaine Jennifer Haley choisit pertinemment la deuxième option puisque le sujet reste des plus sensibles huit ans après la création du spectacle.

Dans une excellente traduction d’Étienne Lepage, le texte met en scène une enquête au sujet d’un site de réalité virtuelle, appelé le Refuge, où des humains s’adonnent à des jeux de rôles en tant que visiteurs ou enfants d’un jardin luxuriant. Tous les types de relations y sont permises, même celles menant à des crimes virtuels, meurtres ou pédophilie.

Les visiteurs du Refuge sont invités à explorer à fond leur imaginaire en toute liberté. Grâce à la persévérance de l’enquêteuse qui interroge le propriétaire du site, se faisant appeler « papa » dans la réalité virtuelle, l’imagination du spectateur, elle, aura tôt fait de se rendre à l’évidence du pire. Nous sommes placés devant des handicapés émotifs dont le but ultime est de devenir des spectres virtuels. Malaise.

Dans l’espace restreint de la Petite Licorne, Catherine Vidal crée un univers étouffant et anxiogène. L’inframonde devient ainsi une pièce d’horreur psychologique, insoutenable par moment. Heureusement, la metteuse en scène garde le jeu dans un mode sobre et réaliste, pour ne pas dire naturaliste, dans une scénographie où les plantes abondent et la musique inquiète.

Les cinq actrices.teurs – Yannick Chapdelaine, Catherine Lavoie, Igor Ovadis, la jeune Simone Noppen (en alternance avec Alyssa Romano) et Simon Landry-Désy se débrouillent d’ailleurs fort bien avec cette matière qui verse souvent dans des considérations philosophiques assez poussées.

En fait, le texte explore avec nuance des thématiques troublantes. Un crime virtuel est-il un crime? Qu’est-ce que l’attachement? Est-ce que le fait d’avoir un avatar permet à quelqu’un de se connaître vraiment, de se réaliser pleinement? La réalité virtuelle représenterait-elle une piste de réhabilitation pour certaines déviances? Peut-on parler de catharsis pour des criminels agissant dans un « inframonde »? Et d’autres encore.

Cette réflexion nécessaire nous démontre que la société actuelle se trouve entre les mondes. Entre un passé volontairement aveugle des Matzneff-Polanski Inc. et celui d’un d’une réalité virtuelle qui permettra bientôt à peu près tout. Un entre-deux qui nous aide à réfléchir à la condition humaine en manque de contacts, de repères, d’amour sans doute aussi beaucoup.

Nous sommes à un moment charnière où de profonds changements semblent possibles, comme le démontre le mouvement féministe, face aux pathologies et aux agressions. Dans la réalité, virtuelle ou non.

L’inframonde nous invite à détourner les yeux de nos écrans addictifs afin de nous regarder dans le miroir pour nous assumer sans faux-fuyants. Avant de devenir des machines.

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