LITTÉRATURE: De l’autre côté du miroir

Le deuxième roman de Mélissa Grégoire aborde la délicate question de la dépression de façon attentive et courageuse. Dans une période de réclusion comme la nôtre, cette démarche empreinte de sincérité est d’autant plus bienvenue que le mal-être de l’âme peut attaquer insidieusement les personnes en isolement tout en restant l’objet d’énormément de tabous.

Plusieurs fictions traitent de dépression ces temps-ci, mais peu le font de manière aussi franche, aussi peu complaisante et égocentrique que le livre de Mélissa Grégoire, Une joie sans remède.

Comme beaucoup d’enseignant.e.s, Marie tombe au combat. Ce n’est pas son premier congé de la sorte, mais ce sera le plus long et le plus déterminant. Il ne s’agit donc pas d’épuisement professionnel, un euphémisme occultant mal nos préjugés face à la souffrance mentale, mais d’une dépression majeure. C’est toute sa vie que Marie remet en question avec le courage du désespoir.

Marie prend du recul face à son travail, à son conjoint, à la terre entière, pourrions-nous dire, pour débusquer ce qui se cache de l’autre côté du miroir, au-delà des apparences et des illusions. Elle pratique un confinement volontaire en raison d’une crise plus grande que soi.

Une crise de confiance en soi, notamment, et en ses choix de vie, comme l’enseignement et la littérature ou la décision de ne pas avoir d’enfant. Marie entreprend un cheminement ardu vers elle-même afin de comprendre qui elle est vraiment. Avec ses qualités et ses faiblesses, ses espoirs encore possibles et ses limites gênantes.

Une joie sans remède est un roman dont la beauté se trouve dans les défis que Mélissa Grégoire résoud un à un. Le sujet d’abord. La dépression n’est certes pas la thématique la plus facile et allègre, mais l’autrice équilibriste dose parfaitement les moments de tension existentielle avec les souvenirs suaves de son inspirante grand-mère, les échanges tendres avec son conjoint, la relation tragico-comique avec son thérapeute et les rencontres avec des habitants de son quartier. Même s’il y a confinement, le roman n’est pas pour autant un huis-clos.

« Je n’étais pas là dans la nuit, quand grand-maman a rendu l’âme, mais mon père m’a dit qu’elle est partie doucement, sans bruit. J’ai fermé les yeux. J’ai imaginé son dernier souffle s’envoler par la fenêtre ouverte, monter à travers les branches, puis se perdre dans les lueurs de l’aube. Toute mon enfance disparaissait avec elle, ses rosiers, ses lilas, ses coeurs saignants, ses véroniques. Je me suis laissée tomber sur le lit. Plus je pleurais, plus j’étais heureuse de pleurer, de la retrouver dans son jardin, sous un soleil radieux. »

En outre, le personnage de Marie est d’un gris changeant selon les situations. Sans complaisance, la romancière la présente tantôt sous des airs attachants, mais aussi lors de moments plus exaspérants. L’on souhaite autant prendre cette brillante jeune femme dans nos bras, pour lui dire que ça va aller, que de la maintenir à deux mètres de distanciation sociale. Marie est un personnage d’une grande complexité comme seules les veritables autrices savent définir.

Enfin, si l’intrigue pourrait paraître mince, le sens aigu d’observation de la romancière la transforme en un fascinant périple émotif et intellectuel. Il y a dans ce petit livre une réelle tentative de compréhension des sentiments et des comportements dépressifs, sans alourdir ou donner au récit des allures de guide de croissance personnelle.

« J’écris parce que je ne sais pas vraiement ce que je pense dans le feu de l’action, de la parole, parce que jai beaucoup de mal à m’exprimer, à ne pas tomber dans le personnage de la femme charmeuse qui invente des histoires pour se rendre intéressante ou celui de lenfant excessivement timide qui ne fait que gémir. Ce n’est que dans l’écrit que je peux m’arracher au mouvement qui me fait passer d’un personnage à l’autre. »

Sans préjugé ni faux fuyant, Mélissa Grégoire nous raconte une histoire sombre où le personnage principal semble s’enfoncer sans cesse. Mais le réconfort existe entre les lignes de sages écrivains, enre autres, auprès d’une dame au chien, d’un vieux aux fleurs….

Pour ressentir, assumer et écrire son histoire, la narratrice se regarde en face et cherche résolument ce qui pourrait devenir son domaine de joie. Pas le grand bonheur annoncé à la télé, ni même la félicité vendue par les marchands nouvelâgeux, non, les petites joies, prises une à une, les simples plaisirs éphémères, les courts moments de grâce de l’humaine consciente de sa place dans la vie et dans ce monde.

Femme fragile, Marie poursuivra sa quête. La route est cahoteuse, mais patiemmemnt, lentement, avec nous, elle a appris à se (re)connaître. On sait que d’autres écueils se présenteront. En refermant le livre, toutefois, quelque chose nous indique la possibilité d’une joie… sans nom.

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Mélissa Grégoire

Une joie sans remède

Leméac

220 pages

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