Catégorie : Littérature

Littérature: Bouger ou mourir, telle est la question

Le premier recueil de nouvelles du poète Mattia Scarpulla suit le chemin déjà débroussaillé par cette écriture singulière qui se promène entre l’Italie et le Québec. Au propre et au figuré puisque les contrées ne renvoient parfois qu’à l’imaginaire. Ses histoires ont la bougeotte comme ses personnages quelque fois perdus entre l’insouciance adolescente et un âge adulte peu attirant. L’auteur possède un esprit et un style vivifiants.

Publicités

LITTÉRATURE: Louis-Philippe Hébert, homme à chapeaux

Louis-Philippe Hébert, photo: Diane Paquin

Nouvelliste, romancier, poète, professeur, dramaturge, éditeur, entre autres choses, Louis-Philippe Hébert a écrit beaucoup. Plusieurs prix et une trentaine de livres en 50 ans dans une dizaine de maisons d’édition, dont la sienne, La Grenouillère. Il parle aussi beaucoup. Le lire et l’écouter, c’est le même plaisir, celui des mots, du langage qui s’emballe et d’une bonne histoire à raconter.

Théâtre: Brigitte Haentjens vue par…

Avec Ce qui se trame, la dramaturge Mélanie Dupont a réalisé 12 entretiens autour du théâtre de Brigitte Haentjens avec de fidèles collaboratrices.teurs de la metteuse en scène et autrice. De splendides photos d’Angelo Barsetti accompagnent ce livre qui offre des pistes intéressantes au sujet de la création théâtrale et dévoile les complicités au cœur du travail et de la pensée de Brigitte Haentjens. Nous lui avons demandé de décrire comment elle voit certaine.e.s de ces créatrices.eurs qui partagent avec elle la même passion pour le théâtre.

photo: Angelo Barsetti

Littérature: Jonathan Charette remporte le prix Émile-Nelligan

Le recueil Ravissement à perpétuité (Le Noroît) de Jonathan Charette est couronné du prix Émile-Nelligan 2018. Il s’agit de la 40e remise de ce prix prestigieux depuis 1979. Doté d’une bourse de 7500 $, il souligne le travail d’un.e poète de 35 ans ou moins.

Ravissement à perpétuité est le troisième recueil du poète aujourd’hui âgée de 36 ans. Également publiés au Noroît, ses autres titres incluent Je parle arme blanche (Prix de poésie des collégiens en 20130 et La parade des orages en laisse (2015).

Mêlant habilement un regard amusé et ahuri, un récit éclaté et une aventure en pays luxuriant, Jonathan Charette recherche ici « une euphorie perpétuelle », une « collection d’étincelles » dans une sorte de « fête clandestine ». Le poète oeuvre aux sources du langage pour en extraire des couleurs inédites, surprenantes.

Les deux autres finalistes au prix Émile-Nelligan cette année étaient Émilie Turmel (Casse-gueules, Poètes de brousse), et Daphnée Azoulay (Le pays volant, Les Herbes rouges), elles reçoivent chacune une bourse de 500 $.

Le jury 2018 était composé de José Acquelin, France Mongeau et présidé par Gérald Gaudet.

FTA: L’humanité

Soifs matériaux est présentée à Espace GO jusqu’à lundi.

Soifs matériaux de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin est un spectacle immense, un condensé puissant de l’oeuvre humaniste de Marie-Claire Blais.

Un spectacle de quatre heures, c’est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup si l’on considère les défis dramatiques posés par un texte littéraire qu’assument avec intelligence tous les artisans de la pièce, mais peu aussi, si l’on ajoute dans l’équation l’univers complexe développé dans les 10 romans qui forment le « décalogue » entrepris il y a plus de 20 ans par la romancière québécoise.

S’il n’y a pas, à proprement parler, de commandements dans Soifs, on pourrait en retenir un qui ressemblerait au « aimez-vous » christique, une sorte de vœu et d’espoir de la grande romancière pour « que notre joie demeure », comme dit le personnage de Vénus. À l’exemple de tous les autres, la jeune femme possède ses parts d’ombre même si elle en appelle de tout son cœur chantant à une fête pour tous.

C’est le lieu de Soifs matériaux qu’ont délimité Denis Marleau et Stéphanie Jasmin dans leur mise en scène. Une maison au bord de la mer où se rassemblent et se déposent toutes les voix humaines. Après une introduction de certains personnages principaux, comme Renata et Daniel, le récit englobera peu à peu une vingtaine d’autres récitants et autant de visions parallèles. Des voix qui s’entrechoquent parfois, mais qui sont surtout, chacune à leur façon, à la recherche de sens.

Le monde décrit par Marie-Claire Blais, et respecté à la lettre dans le spectacle, est celui d’aujourd’hui. Le caractère prémonitoire de l’oeuvre nous rattrape plusieurs fois durant la représentation. Un exemple: la romancière québécoise a écrit Soifs, le premier roman de la série, avant que les images du petit rescapé de la mer Elián González, déchiré entre ses familles américaine et cubaine, – à qui fait penser le personnage de Julio dans la pièce – n’émeuvent le monde entier.

On reconnaît les grands artistes à une esthétique et une vision, certes, singulières de l'(in)humanité, mais aussi à un sixième sens aiguisé qui attrape dans le plus infime de l’air des tragédies à venir: tueurs en série, remontée de l’extrême droite américaine, du racisme et de la misogynie, problèmes environnementaux, périls des migrants, etc. C’est ce à quoi on assiste dans Soifs matériaux.

Personne n’écrit comme Marie-Claire Blais. Ni en littérature, ni au théâtre. Denis Marleau et Stéphanie Jasmin l’ont bien compris. Les personnages de la pièce parlent à la troisième personne, ce qui permet le déploiement de la portée philosophique et du souffle poétique du matériau d’origine. Les vidéos impressionnistes en arrière-plan ajoute une texture pertinente au récit et les éclairages aux couleurs de l’intellect nous gardent dans un cocon où la pensée est constamment en mouvement.

La fluidité de la parole de la romancière, pratiquement sans ponctuation à l’écrit, est transposée à la scène de façon sensible. Lire Marie-Claire Blais, ou l’entendre sur scène, c’est avoir l’impression d’une seule et même voix répartie en dizaines et centaines de composantes, en autant d’expériences troublantes, joyeuses, désespérées ou résilientes. Des voix distinctes partageant, toutefois, un même bateau à la dérive.

Les personnages bien définis par le texte et la mise en scène n’enlèvent rien au fait qu’il s’agit d’une partition extrêmement difficile à interpréter. Il est d’autant plus agréable de la voir couler de source dans la bouche d’interprètes extraordinaires. Quand peut-on rêver de faire jouer ensemble des talents comme ceux d’Emmanuel Schwartz, Anne-Marie et Sophie Cadieux, Fayolle Jean, Dominique Quesnel, Marcel Pomerlo, Sébastien Dodge, Christiane Pasquier, notamment?

Celles-ci et ceux-là, interprètes, metteurs en scène, musiciens et concepteurs ont réalisé un grand moment de théâtre basé sur la parole unique de Marie-Claire Blais, d’ailleurs présente dans la salle lors de la première vendredi soir.

Dira-t-on aride ici ou monocorde là? Disons simplement que Soifs matériaux existe heureusement à l’abri des facilités du moment et résiste aux diktats du divertissement à tout prix et à tout instant.

C’est une invitation lancée à l’imagination du public avec comme objectif de transcender toutes les soifs de justice, de vengeance, de paix, d’amour, de spiritualité, de mort ou de sexe également. Ces femmes et ces hommes pétris de contradictions, braves et faibles, passionnés et froids, sont totalement imparfaits. On peut qu’espérer que leur humanité survivra aux colères et aux préjugés, aux petitesses et aux rêves trop fous.

L’espoir reste ici vivant dans la fraîcheur de l’enfant, dans l’idée d’une possible communauté et d’une pensée généreuse. Non, comme dit Denis Marleau, « rien de l’enfer ou du paradis » n’échappe à Marie-Claire Blais. C’est pourquoi son grand art mérite d’être largement partagé, d’être lu et entendu. Aujourd’hui et demain.

Littérature: Pluie de poètes sur Montréal

Le Festival de la poésie de Montréal fête son vingtième anniversaire avec une vraie bonne averse de poètes jusqu’au 2 juin. Le FPM a vraisemblablement décidé de se lâcher lousse, de se fendre la poire, de s’éclater, bref. Les poètes mêmes ont clairement voulu mettre le paquet. Les plus expérimenté.e.s se frotteront aux plus jeunes. Les formes anciennes et nouvelles boiront dans les mêmes vers. La musique les feront toutes et tous danser.

Littérature: France Vézina et l’avenir du monde

En 50 ans d’écriture, France Vézina s’est faite rare. Chaque offrande de sa part s’avère donc un cadeau tombé du ciel. La poète, dramaturge et romancière (Osther, le chat criblé d’étoiles) marche, d’ailleurs, toujours la tête en l’air, tentant de capter l’indicible. Avec Le génie de l’enfance, paru à l’automne, elle démontre encore une fois sa pertinence, son extrême sensibilité et sa foi en la force des enfants pour sauver le monde.

Littérature: Scènes de la vie conjugale

Tove Jansson, Fair-Play, traduit par Agneta Ségol, La Peuplade, 141 pages

Un roman beau et tendre, attaché aux petits gestes et aux grandes émotions de la vie d’artiste. Tove Jansson, la créatrice des Moumines, célèbres personnages de la littérature jeunesse, a écrit un livre qui décrit si bien la plénitude d’un amour conscient, sans presque jamais prononcer le mot.

Deux artistes, Jonna et Mari, partagent un grenier, qui relie leurs ateliers respectifs, ainsi qu’une maison sur une île peu accessible de Finlande. Leur vie est faite de hauts et de bas comme tous les mortels sur cette terre. Elle est aussi le lieu d’intenses moments de création, de merveilleux partages philosophiques et de rencontres mémorables.

Le travail reste au centre de leurs activités et de leurs préoccupations quotidiennes. En ce sens, cette plongée dans la vie d’artiste que peut s’autoriser Tove Jansson, elle-même autrice, illustratrice et peintre morte en 2001 à 86 ans, ouvre une fenêtre fascinante sur la quête quasi obsessive-compulsive des créateurs. Cet appétit ne cesse jamais, ne connaît ni paresse ni repos.

« Elles ne se demandaient jamais: tu as bien travaillé aujourd’hui? Il est possible qu’elles se soient posé cette question il y a vingt ou trente ans, mais elles avaient appris à ne pas le faire. il y a des espaces vides que l’on doit respecter, des périodes, souvent longues, où l’image s’esquive, où les mots refusent de se présenter et au cours desquelles on a besoin de tranquillité. »

La relation entre les deux femmes n’est pas non plus un fleuve sans écueils. Les frictions nombreuses n’empêchent en rien, toutefois, les réconciliations. La durabilité de cette amitié résulte, en fait, d’un immense respect, d’une véritable relation d’égale à égale permettant les petites inimitiés autant que les grands échanges philosophiques.

Les deux artistes adorent passer leurs soirées à visionner des films de cinéastes qu’elles considèrent comme des invités: Fassbinder, Chaplin, Truffaut, Bergman, Renoir… Elles ont aussi des amis en chair et en os qui apparaissent et disparaissent comme des personnages de théâtre: Helga, l’admiratrice, Wladyslaw, le marionnettiste polonais, Mirja, l’apprentie,

Un voyage de couple aux États-Unis résultera en des scènes cocasses et étranges, le fruit de véritables chocs culturels. Mais là aussi, leur curiosité et la noblesse de leurs sentiments l’emportent sur quelconque regard oblique qui prendrait les Américains, dont la suave femme de chambre Verity, de haut.

Nous avons affaires à deux femmes remarquables. Attentives au moindre soubresaut de la nature, curieuse de la vie et des êtres sur lesquels elles portent un regard toujours surpris. Les nombreux dialogues et le style direct de Tove Jansson sont à l’image de cette grande dame: sincère, juste et tendre.

Le roman, publié en 1989, était son dernier pour adultes. Un testament magnifique au sujet d’un amour tout en suggestion et complicité, sans voyeurisme ou intrusion dans l’intimité des corps.

« Elle (Jonna) se lança dans une longue explication sur l’importance de l’illustration, le travail bien soigné, la concentration, le besoin de tranquillité pour mener à bien un bon travail.

Mari l’écouta à peine. Une idée audacieuse était en train de prendre forme dans son esprit: celle d’une solitude, rien qu’à elle, paisible et pleine de possibilités. une fantaisie que l’on peut se permettre quand on a le bonheur d’être aimé »

D’après le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde qui a fait de ses inventeurs des milliardaires, l’adjectif « conjugal », signifie toujours en 2019, « relatif à l’union entre le mari et la femme ». Combien de temps encore avant d’en arriver au fair-play?

Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages