LITTÉRATURE: Prose mordante

Tanya Tagaq est une artiste connue qui a déjà remporté le prix Polaris pour son album Animism, en 2014. Son répertoire se fonde d’abord sur les traditionnels chants de gorge inuits mais s’étend bientôt à des prestations plus expérimentales. Ses collaborations avec Björk, avec qui elle se sent des affinités, ont aussi aidé à la faire reconnaître comme artiste mêlant le traditionnel à l’avant-garde.

Croc fendu est son premier livre, publié en anglais sous le titre Split Tooth, en 2018.

Pour peu qu’on écoute sa musique, on trouvera assez clairement que ce qui a été commencé dans son voyage musical se poursuit allègrement dans son aventure romanesque. Là aussi, des éléments disparates, de ceux qu’on n’est pas habitués à voir cohabiter, travaillent de concert pour créer un univers fictif affirmé. Dans ses prestations musicales, des rythmes pop, de rock industriel ou expérimentaux dans le courant d’une musique électroacoustique, s’alliaient aux chants traditionnels inuits. Il en va de même avec ce premier roman.

En lui, il y a d’une part, reconnaissable, la chronique de la vie d’une jeune fille se muant peu à peu en jeune femme, dans le Grand Nord canadien. Certaines sections du livre, car on peut parfois difficilement parler de chapitres, sont d’abord déclinées en termes d’années qui permettent de fonder le tout sur la base d’une sorte de récit d’apprentissage. On y retrouve des éléments un rien connus, attendus, stéréotypés de la vie des Inuits. Sauf que cela sent le vrai, l’authentique!

La vie dans le Grand Nord, on le sait, s’accompagne de longues périodes de nuit et de jour polaires, déréglant un peu les habitudes de vie. Il y a là aussi de la promiscuité dans le quotidien de l’habitation. On ressent vivement, avec les protagonistes, la tristesse et la vague oisiveté de communautés ravagées par la destruction de leur socle traditionnel, le poids d’une sédentarité forcée, la succession des journées à l’école, la petite lourdeur journalière des rivalités dans les groupes d’enfants, les exercices d’inhalation de toutes les substances possibles. Mais, bientôt, cela se transmute quelque peu et nous confond. On nous a donné le cadre général; arrive bien vite l’affabulation délirante.

Ce type de récit, on le connaît. On en a vu d’autres versions. Mais tout l’environnement, tout cet entour qui pèse de tout son poids, qui conditionne ceux qui y vivent et en vivent, ce cadre géographique particulier : tout cela vient ajouter une dimension sans pareille. Ensuite, il y ces sections poétiques qui viennent entrecouper le récit. Une s’affiche même en inuktitut, dans son syllabaire propre et non en écriture latine. Un tableau phonétique de la langue nous est offert en pâture. Cela vient ajouter une note singulière car c’est une poésie gutturale qui s’affiche. Quelque chose de brut dans le mélange des états d’âme et de ce ce contexte rude, âpre et froid, vient donner à l’ensemble une sorte de vie cinglante.

Peu à peu, sans jamais perdre le fil de son récit et de ses enchaînements fictionnels, la narratrice varie sa manière. Des rêves prennent le dessus, sans que l’on sache s’ils en sont vraiment ou si c’est la réalité qui en vient à basculer. À moins que ce ne soit l’être des animaux et des éléments qui s’anime. Des lemmings qui attirent les renards, des tritons que l’on suce, littéralement. Renard devient même un personnage complet, entier, auquel la narratrice peut s’accoupler.

Il va y avoir de plus en plus de ces unions, qui sont physiques à plus d’un titre, entre celle qui nous parle et les éléments qui l’entourent, l’univers biologique, les perturbations météorologiques. Neige, banquise, aurore boréale sont vécus comme sensations, sorte de grand anima global composé d’êtres de chairs ou d’effets du temps qui composent cet habitacle.

D’une expérience osmotique avec aurore boréale, en une nuit d’offrande et de rapt des sens, la narratrice se retrouvera enceinte. Deux enfants naîtront de cette étreinte : des jumeaux un garçon, une fille. Tout l’amour que leur mère peut leur porter, toute la fascination que tout son entourage peut leur vouer, n’empêcheront ces enfants de chambarder l’univers de cette communauté. La même violence sourde qui suint partout, entre les interstices de cette histoire, ne sera pas vaincue par cet événement heureux. Mais il ne faut trop en dire!

Remarquez, le ferais-je que ça ne changerait pas grand-chose à votre expérience de lecture. Car la prose qui insuffle vie à tout cet ensemble est de celle qui charrie et emporte tout! Et laisse pantois qui en fait l’expérience…

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Tanya Tagaq

Croc fendu

traduit de l’anglais par Sophie Voillot

Éditions Alto
208 pages

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