LITTÉRATURE: Rien ne sert de rêver sa vie

Les Manifestations est le onzième roman de cet auteur dont Bibliothèque québécoise a récemment consacré une édition de poche à trois de ces écrits passés: Quarantaine, réunissant La blonde de Patrick Nicol, La notaire et Nous ne vieillirons pas. L’ouvrage, cette fois, est touffu et plusieurs réalités, comme autant d’univers parallèles, s’y retrouvent.

Avec Les Manifestations, Patrick Nicol se mesure à plusieurs lignes narratives différentes. D’une certaine façon, aucun personnage n’est véritablement laissé à lui-même. Sauf un, en fait, dont l’apparition va aider à un certain déblocage. À cela s’ajoute une sorte de mise en parallèle étrange, où il est question de ce que Victor Hugo a bien pu faire en exil, sur les îles de Jersey puis de Guernesey.

L’écrivain nourrit ainsi une sorte d’à-côté romanesque, aux vagues allures d’essai libre, dont on se demande parfois ce que cela vient faire ici. Sans oublier la présence fantomatique d’un Marcel Duchamp, dont l’histoire s’intègre tout de même mieux à ce qui arrive aux personnages principaux de ces tranches de vie, puisque quelque chose de bizarre et de déterminant vient ici tout bousculer, et pour le mieux!

Mais tenons-nous-en d’abord à l’essentiel. On pourrait dire, au départ, en en restant là, comme au ras des  pâquerettes, qu’on assiste à la fin d’une cellule familiale : celle que forment Paul et Sara, au grand désarroi de leur fille Ophélie. Mais, en fait, ce trio est un quatuor puisqu’il y a aussi la mère de Paul, dont l’état, déjà mauvais, se détériore encore plus et nécessite son transfert, depuis la résidence pour aînés où elle est, à une institution plus appropriée à ses besoins.

Paul travaille à la Société d’histoire et de généalogie de Sherbrooke. L’emploi n’est pas bien prenant, sans doute mal payé; mais cela lui offre l’occasion d’assouvir sa passion pour les vieilles architectures  et l’histoire des gens qui ont pu y vivre. Les pérégrinations de Paul sans sa ville natale sont d’ailleurs autant d’opportunités de faire revivre les silhouettes de ces édifices dont la fonction a aujourd’hui bien changé.

Il vit en séparation de corps avec Sarah, déçue par son manque d’envergure. Sarah qui se paie des illusions, qui s’encourage à coups de rationalisations simplistes, qui prend un amant comme on prend un remède. Cela fait évidemment un drôle de ménage au sein duquel Ophélie, leur fille, a tout le temps voulu pour se vouloir malade et fantasmer sur un site internet où paraît peu à peu mourir une Dying Lucy.

À travers tout cela, des chapitres s’intercalent à cette histoire, qui nous parlent des essais de spiritisme de la famille de Victor Hugo en exil et de la période des sommeils éveillés, autour d’André Breton. Chacun, dans toutes ces histoires, autant celles des protagonistes que des personnage historiques, y vont de leurs affabulations, s’entretiennent de leurs chimères. Chez Ophélie, cela prend évidemment des proportions nettement plus inquiétantes. Mais nul ne paraît en faire de cas, ou s’en apercevoir tant chacun est pris dans son propre réseau de justifications et de frustrations personnelles.

Cela part principalement du personnage central, Paul, totalement effaré devant tout ce qui se défait autour de lui. On sent chez lui une espèce de veulerie ou d’inertie, une incapacité de réaction. Un certain désespoir l’habite, qui n’est même pas misérabiliste ou glauque, mais seulement comme inhérent à toute existence humaine. Il s’y meut comme en une fatalité sans grandeur ni pathos.

Comme si la vie n’était faite que de cela, de petites défaites qui sont notre destin et le seul horizon auquel on peut avoir accès. Le tranquille effacement cognitif de sa mère, déjà largement entamé, est la plus vibrante expression de cela. Quoiqu’une certaine tendresse affleure parfois à la surface des gestes à l’endroit de sa mère lors des moments passés avec elle. Avec qui il en vient à habiter, dans une totale placidité devant l’incongruité de cet arrangement forcé.

Toute cette impression d’affliction languide imprègne le récit jusqu’à nous désespérer quelque peu. Mais cela dure assez longtemps, en fait, pour rendre le sauvetage plus intéressant. Celui-ci prend la forme d’un dilettante d’origine française, vague chasseur de trésors oubliés, qui croit bien qu’existe une rareté dans les catacombes du Monument national, ancien haut lieu de culture de la ville, aujourd’hui à l’abandon.

Il a besoin de Paul pour ses connaissances de l’histoire de la ville et comme, dirait-on, une sorte d’entremetteur-traducteur l’aidant aux négociations avec le propriétaire de ces lieux désaffectés. L’intrusion de cet homme désinvolte et sûr de lui aura un effet sur Paul et, partant, sur tous. Oh! ce ne sera pas plus spectaculaire que l’était ce climat pesant qui existait auparavant. Mais ce sera tout de même déterminant! On se quittera donc pour un avenir un peu meilleur, de ceux que l’on peut espérer avoir quand on oublie de se perdre en illusions et en désillusions jusqu’à l’abrutissement total de qui on est et de qui nous entoure.

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Patrick Nicol

Les manifestations

Le Quartanier, Série QR

448 pages

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