LITTÉRATURE: L’énigme du retour

Dramaturge, réalisatrice, scénariste, Loo Hui Phang a publié plusieurs bandes dessinées et romans graphiques. Ce premier roman, L’imprudence, n’a rien d’un accident de parcours. Il s’agit d’une oeuvre maîtrisée, du premier au dernier mot, qui raconte l’étrange choc culturel que vit une jeune femme lors d’un retour aux origines.

Un premier roman comme si c’était le troisième ou le cinquième.

En raison du décès de l’aïeule, un trio familial incongru retourne au Laos. La fille, une jeune photographe, raconte cet énigmatique retour en s’adressant à son frère. Vietnamienne née au Laos, cette narratrice n’était pas retournée « chez elle » depuis l’âge d’un an.

La jeune femme reçoit et ressent cette aventure par le corps et c’est à propos du corps qu’elle commence à parler. La toute première scène décrit une rencontre sexuelle, résultat « d’un appétit immense » de sa part et « d’un corps pour l’assouvir« . Elle précise qu’elle n’a jamais voulu d’un seul corps pour toute une vie, d’un métier pragmatique et d’un rassurant immobilisme.

Elle pense à son frère qui est tout le contraire d’elle. Français aussi né ailleurs, mais engoncé dans une vision romantique des traditions vietnamiennes et du passé laotien, il se montre paralysé émotionnellement et, encore plus, physiquement. À la mort de la grand-mère, accompagnés de leur mère, ils retournent donc au Laos pour partager le deuil du grand-père, une expérience tout aussi surprenante que révélatrice.

Quant à elle, la narratrice a appris à être photographe comme si elle s’entraînait à la boxe, autre activité extrêmement physique si l’on peut dire. Tout est dans le jeu de jambes, l’angle, le mitraillage photo d’un sujet. C’est une femme moderne qui peine à comprendre les codes de l’ancien monde, ce qui ne l’empêche nullement de « connecter » avec son grand-père, héritier de traditions millénaires. Il lui dira pourtant : « tu me ressembles tellement ».

Belle impudence

Et si imprudence il y a, comme le suggère le titre, ce n’est pas irrévérence envers l’un ou l’autre, rien à voir avec le contournement des règles, le mensonge ou la tricherie. Au contraire, il s’agit du récit d’un apprentissage, celui de l’affirmation d’une jeune femme dans tout ce qu’elle est dans le contexte particulier qui est le sien.

Qu’elle se trouve en France ou au Laos, qu’elle soit Vietnamienne ou Française, la narratrice est d’abord et avant tout une femme libre. Comme peu de femmes le sont probablement au Laos, au Vietnam ou même en France.

« Au premier regard, cela est prononcé. Je ne suis pas d’ici. Tout le monde le voit. Tout le monde le sait. Je sais que l’on sait. Et c’est chose est posée là, entre les autres et moi. Ce n’est pas forcément tragique. Certains finissent par l’oublier. Ils traversent l’indication première. Ils regardent le visage nu. Nous nous rencontrons alors. »

Même si elle se sent de nulle part, elle trouve justement sa force dans le regard indifférent, froid ou réprobateur des autres. Son identité est le corps qu’elle habite et elle peut en faire ce qu’elle veut. Imprudente? Peut-être, mais surtout, savamment impudente. À l’encontre des dominations, des traditions ou des préjugés. son impudence est un acte libérateur.

Elle choisit qui suivre dans la rue, qui désirer ou détester, avec qui partager ses idées et ses envies. Elle sait d’où elle vient et ou elle va. Sa mélancolie, à cet égard, est de voir le frère, qu’elle aime, incapable d’en profiter aussi.

S’il s’agit d’un premier roman qui n’est pas « graphique » pour Loo Hui Phang, c’est une réussite remarquable. La qualité de la langue ainsi que le rythme et la structure du récit font de cette lecture un véritable délice. C’est un roman tout en finesse et en nuances. Un livre lucide et joyeux tout à la fois.

L’autrice a compris qu’à notre époque tourmentée par le racisme ordinaire ou violent, les quêtes identitaires parfois désincarnées et mesquines, le corps sera toujours le premier territoire à occuper.

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Loo Hui Phang

L’imprudence

Actes Sud

144 pages