Littérature: L’amour en miettes

Un premier roman de plus de 600 pages. Marie-Ève Thuot a eu la judicieuse idée de confier sa fresque sociale aux Herbes rouges, éditeur patient et rigoureux. Il en résulte un récit captivant au sujet de la famille, du couple, mais surtout, de la complexe sexualité humaine. L’amour dans tout ça? Ça se prend et ça se jette, hein Léo?

Marie-Ève Thuot s’intéresse de toute évidence à la sociologie et à l’anthropologie. À la lecture de son premier roman, La trajectoire des confettis, on pourrait facilement l’imaginer, vêtue d’un sarrau blanc, dans un « laboratoire » de sciences humaines, si tel existait. On la verrait lancer en l’air de minuscules humains, pas plus gros que des papiers découpés, afin de suivre leur parcours, calculer, prévoir et enregistrer leur trajet et leur point de chute.

Grâce à une narration omnisciente, son roman étudie les comportements et la pensée des membres de plusieurs générations d’une famille éclatée. Depuis un lointain ancêtre et pasteur étatsunien, qui lisait des passages osés de la Bible à ses fidèles, jusqu’à la petite dernière, Rosalie, qui se fait stériliser à 18 ans, en passant par ses oncles hypersexués ou carrément chastes. Ils sont les personnages principaux de cette épopée narrative.

Famille décomposée, recomposée, exposée, explosée. Sexe, amour et procréation sont les éprouvettes dans lesquelles la laborantine effectue ses expériences. C’est un tableau saisissant de l’état de la faune humaine actuelle. Des hommes et des femmes empêtrés dans le plaisir à volonté et dont les sentiments semblent avoir l’épaisseur d’une feuille de papier.

L’aîné, Zack, vit dans une relation ouverte avec Charlie. Leur buffet tout compris est varié, mais à risque, sans qu’il ne s’agisse de MTS, précisons-ici. Xavier, lui, homme de principes et célibataire depuis plus d’une décennie, s’éprend d’une curieuse mythomane compulsive. Quant à Louis, le cadet, il ne passe jamais plus de six mois avec la même femme. Par principe.

Ils ne sont pas bien méchants les frérots, plutôt immatures. Rien de nouveau sous le soleil masculin, dira-t-on. Marie-Ève Thuot suit avec assurance leur trajectoire individuelle et croisée. Idem avec les personnages féminins. Femmes modernes, décomplexées et aventureuses. Quelque chose chez l’une d’elles, Raphaëlle, observatrice de nature, nous fait croire qu’elle pourrait être l’alter ego de l’autrice.

Tout cette belle petite-bourgeoisie de banlieue, blanche et ethnocentrique, voire familicentrique, évolue dans l’air du temps: Tinder, expérimentations sexuelles, parentalité tardive, relents nationalistes ou religieux, franchise et hypocrisie, amour entre apparentés, communautarisme et sectarisme, extinctionnisme, terrorisme, cannibalisme…

« Pourquoi deux personnes tombent-elles amoureuses? Certains parlaient de coup de foudre, de prédestination, d’atomes crochus, d’âmes sœurs. D’autres préfèrent croire à un amour qui se développe avec le temps et à la complicité qui se forme au fil des années. La science accuse plutôt le cerveau, les hormones, ou invoque la survie de l’espèce.

Quoiqu’il en soit de la cause profonde, l’élément qui déclenche la prise de conscience est souvent un détail. Pour Bastien, ce fut une piñata saccagée par sa tante sous les regards convoiteurs de deux adolescents dont elle venait de caresser les cheveux, un moment de deux minutes qui condensa ce que son inconscient pressentait depuis qu’il l’espionnait. »

Marie-Ève Thuot prépare cette salade du chef avec une surprenante et agréable maîtrise. Habilement structuré, avec plusieurs allers et retours dans le temps, le récit se déroule entre 1899 et 2027. On n’y ressent presque aucun temps mort ou épisode totalement futile, même si certains coins logiques sont tournés rapidement à l’occasion. Les dialogues sont d’une grande efficacité, l’écriture simple et tout aussi opérante. On ne pourra certes pas accuser la néo-romancière de pencher vers l’exercice de style ou l’esthétisme à outrance.

L’autrice évite généralement aussi les clichés et autres préjugés face à ses personnages et les situations qu’ils vivent. Elle ne s’embourbe pas non plus dans de longues descriptions ou des dialogues redondants, même si elle y va de quelques observations sociologiques, ressemblant dans son cas à des notes de laboratoire. Elle peut cependant décortiquer et analyser certains phénomènes sociaux qu’elle replace dans le contexte de la grande aventure humaine.

Le mémoire de maîtrise de Marie-Ève Thuot s’intitulait Anéantissement de l’humanité et fatalité, quelle pensée possible? Son premier roman parle peu, sinon à la fin, d’apocalypse. Dans La trajectoire des confettis, on ne se trouve ni au début ni à la fin. Quelque part dans un entre-deux scientifico-ludique. La romancière a également de l’humour.

Elle nous montre un miroir qui semble déformant par moment, mais dans lequel on finit par se reconnaître, en tout ou en partie. Le roman nous dit qu’on porte tous en nous à la fois la fin inéluctable et la possibilité d’un début, peut-être même d’un renouveau. Même si, de toute évidence, le couple et le cocon familial traditionnels apparaissent comme des concepts dépassés.

Sans nous laisser entrevoir des lendemains qui chantent, ce qui n’aurait rien d’empirique, Marie-Eve Thuot nous rappelle qu’on peut rater la cible, se tromper en chemin, passer à côté de quelque chose ou quelqu’un d’important, mais le périple, l’exploration, la découverte, peu importe donc, la trajectoire, en valent encore le coup.

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