LITTÉRATURE: La Santa Muerte

La mort exerce une fascination chez les Mexicain.e.s et le Mexique fascine les écrivain.e.s québécois (Françoise Major, Françoise Roy et Josée Bilodeau à titre d’exemple). Louis Carmain, lui, a mis tout ça dans sa marmite de sorcier pour créer Les offrandes, un thriller captivant qui nous fait découvrir, à mille kilomètres des clichés, un pays et une culture dans ses croyances, ses superstitions, ses sagesses ancestrales, ses couleurs et odeurs vivifiantes… ou terrifiantes.

Les offrandes (ou ofrendas au Mexique) sont des présents – photos, objets, bouffe, boissons – que l’on offre aux proches décédés. Ces artefacts sont exposés dans la maison où l’on prépare même un tracé menant de l’entrée jusqu’à l’autel… au cas où les dits défunts viendraient goûter ce qu’ils ont aimé de leur vivant. Cette tradition du Jour des morts (2 novembre) est pratiquée encore aujourd’hui dans bon nombre de familles mexicaines.

Comme l’écrivain Octavio Paz dans Le labyrinthe de la solitude le dit: « Le Mexicain fréquente [la mort], la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est l’un de ses amusements favoris et son amour le plus fidèle. […] le Mexicain ne se cache pas d’elle, ni ne la cache ; il la contemple face à face avec impatience, dédain ou ironie ». Il y a un peu de tout cela dans le troisième roman de Louis Carmain, incontestable amoureux du Mexique.

Spécialisée dans la disparition d’animaux domestiques, la Québéco-Mexicaine, Maude Cantin Espejo (miroir en espagnol) est financée par son ex-belle-maman pour enquêter sur la mort sordide de deux jeunes femmes retrouvées pendues dans la cour d’un édifice cossu de Mexico. La jeune femme ira de tristes découvertes en révélations macabres, fouillant ce qui rampe et ce qui grouille derrière les apparences joyeuses ou blafardes des uns et des autres.

Dans une langue relevée et un style rythmé, l’auteur nous fait visiter le Mexique, le beau comme le laid, le limpide comme l’incompréhensible. Malgré les découvertes de Maude, le mystère s’épaissit au fil du récit. Les bons ne le sont peut-être pas tout à fait et les méchants n’ont parfois d’affreux que l’apparence.

Indifférence et humour

Finaliste au Prix des libraires, Les offrandes, c’est surtout une façon originale de nous faire découvrir ce pays et cette culture qu’on croit connaître. Peu de plages et de soleils ici, cependant.

Louis Carmain visite les coins sombres, sonde les âmes esseulées et décrit la violence de tous les jours. La mort rôde, mais quelque chose de beau aussi. Dans le haussement d’épaules des Mexicain.e.s face à presque tout, leur humour tout aussi dévastateur et leurs coutumes singulières.

Le récit nous fait voir la résilience des femmes dans un monde où un machisme aigu règne toujours. Et si on visite certains lieux touristiques – comme Acapulco ou Xochimilco – c’est pour montrer ce que les étrangers n’y verront jamais. Magie noire, croyances, superstitions… On peut en rire, mais on ne peut nier leur importance dans ce pays coloré.

« L’apparence extérieure de l’église n’en laissait pas deviner le caractère surchargé, fou indécent, d’un style baroque mexicain exemplaire. Le chœur était orné de boiseries sculptées représentant des angelots, des plantes, des papayes ou des mangues, des jaguars et des aigles qui montaient jusqu’au plafond.. Ce trop-plein d’art provoquait un étourdissement atténué, heureusement, par son état de décrépitude générale – les peintures s’écaillaient un peu partout, les vers avaient térébré certaines œuvres, La croix, où expiait un Jésus basané, était agrémentée de feuilles de vignes et de figuiers de Barbarie. »

Comme Maude avec son enquête, nous sortons de ce livre fascinés. Troublés parfois, mais tout de même fascinés par une culture vibrante et forte, étonnante aussi beaucoup. La vie et la mort dansent ensemble au Mexique dans une valse éternelle qui défie la logique du monde capitaliste moderne.

Au Mexique, on veille encore les morts pendant plusieurs jours après le décès; on leur parle longtemps après leur départ pour prendre conseil; les nouveaux et jeunes narcos, eux, vivent à 1000 km/heure parce que la mort les indiffère; et la Santa Muerte, elle-même, est considérée comme un danger satanique et/ou une guérisseuse et une protectrice!

Il y a quelque chose de réconfortant que les Mexicain.e.s, contrairement à nous, ont vraisemblablement compris au sujet de la mort. Dans l’utilité des rites, entre autres. Comme si, dans les gestes répétés mille fois par des mortels au cours des siècles, le verbe « disparaître » avait disparu. Comme s’il était mort entre l’Ancien et le Nouveau monde.

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Louis Carmain

Les offrandes

VLB éditeur

473 pages

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