LITTÉRATURE: Diane-Ischa Ross toute entière dans le verbe

Le fil rouge est le dernier recueil de Diane-Ischa Ross. Je dis bien le dernier car elle est morte en février 2019, un an avant cet épisode pandémique que nous connaissons et plus d’un an avant cette parution posthume. Elle avait 71 ans et plusieurs livres de poésie derrière, plus d’écrits encore que ce qui a été enfin mis en recueil. 

Diane-Ischa Ross avait obtenu le prix Rina-Lasnier pour son premier recueil Ces yeux mis pour des chaînes (2003) et avait été finaliste au prix de poésie Alain-Grandbois pour son livre Fors le silence (2006).  Blanc noir nabis, Disparaître et l’été et Les jours tigrés complétaient la série d’une œuvre principalement élaborée au cours des années 2000 et 2010. C’est évidemment sans compter les textes publiés en revue.

La poète disait ne rien comprendre à la vie. Elle n’a rien compris non plus à cette mort qui l’a surprise comme elle nous surprend tous, alors qu’on cherche à ne pas y croire ni à la voir. Mais qui de nous peut entendre cette fin sans désirer la prendre de court?

je n’ai pas signé ces vœux de mort subite  (Les jours tigrés)

On ne pouvait voir Diane-Ischa, lors d’une lecture publique de ses œuvres, par exemple, sans se demander ce qui pouvait brûler en elle à tant vouloir prendre la parole, depuis sa frêle charpente. On aurait pu l’imaginer impatiente de prendre de l’avance sur ce qui semblait la ronger, ardente, désespérée. Mais rien n’est plus loin de la vérité.

On ne savait rien de ce qui la maintenait debout encore, rien de ce qui pouvait la menacer. Elle-même, avec une certaine superbe, voulait tout ignorer de cette hantise. Elle était toute entière dans son verbe, un rien ahurie devant ce qui faisait la trame des jours. Ce recueil vient donc assurer qu’une certaine vie continue pour elle, dans cette parole qu’elle fait entendre encore, malgré tout.

Cette force de surprise ébahie qui renaît chaque jour devant l’incompréhensible, on en retrouve de nombreuses traces dans ses recueils. Cela est aussi apparent dans un usage de l’infinitif qui dresse comme une liste des actions à poser, des sensations à encore éprouver, à provoquer par l’écrit : « Jeter les projets derrière / avec le grand arc sifflant de la pelle / porter les souliers du grand pas / manger des pommes sur l’arbre / petits triomphes et deuils crus » (Les jours tigrés).

L’usage du conditionnel évoque les actions idéales, pensées, à faire mais restées inaccomplies, lovées dans cet espoir seulement qui n’est pas résignation. Comme si le poème s’approvisionnait des mille et mille échos du monde, dans un kaléidoscope qui propose tout à l’auteure et à son public, comme la myriade des possibles qui ne s’accomplira que là, sur la page, devant nos yeux qui s’abreuvent à ces évocations. Voilà comme il sied de se nourrir du monde, semble nous dire Diane-Ischa!

Registre étendu

Ce qui donc émerge sur papier, ce sont, on le sent bien mais sans arriver à lui donner un cadre précis, des souvenirs de l’enfance, des récits de lieux et de moments, des moments de culture et d’histoire, la grande comme la personnelle, dans une étendue de registre qui va du familier au plus révérencieux univers des notations culturelles. Ce qui frappe à la porte du poème est divers : gecko, Ebola, shrapnel, Grisons, Magritte, Grieg, Okanagan, Véronèse, Cézanne. On suit ce fil sans lourdeur, un rien stupéfait devant tout ce qui se propose à nos sens.

Puis, il arrive qu’on se sente de retour dans le giron familier. Il y a, dans Le Fil rouge, présence de rideaux qui voilent et révèlent le monde tout à la fois : « Découvrir des rideaux de plumetis aux fenêtres / leur chambre soudain éveillée » (p. 44), « Protéger une fenêtre (…) / ne jamais fermer la fenêtre / ne pas démolir le châssis » (p. 46), « Parlez-moi un peu / le rideau est mince » (p. 53).

Dans d’autres recueils, c’était les rues familières, le quartier, le fait d’y errer, en beau confort. C’est de là qu’on semble convoquer le monde, les sensations, des êtres qui sont là et qu’on examine après les avoir habillés d’effets de sens, de mots lardés. C’est une tendre candeur qui ne force pas le sens sur ce qui est vu et expérimenté mais qui dit le ressenti, tout bonnement, avec une passion tendre et patiente. Encore dans Le Fil rouge arrive ce qui peut paraître une révélation de ce qui l’animait :

Le texte arrive comme le soir

arrive

compatissant   rassurant

sa main lissant les déceptions

un corps penché doux de velours

            sur la soie rêche

            et parfois un couteau au milieu du visage.

*****

Diane-Ischa Ross

Le fil rouge

Éditions Triptyquet-poésie

126 pages

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