LITTÉRATURE: Célébrer Tania Langlais

Tania Langlais, pĥoto: Mathieu Girard

Les artistes ne nous doivent rien, Les écrivain.e.s encore moins. Elles et ils travaillent déjà pour deux fois rien. N’empêche que la joie du lecteur déborde quand l’attente d’une nouvelle oeuvre prend fin après 12 ans. D’autant plus au sortir d’un printemps et d’un été qui sentent le renfermé. Au grand air, nous pouvons donc aller comme cheval fou avec Tania Langlais et Pendant que Perceval tombait (Herbes rouges). Entrevue joyeuse.

Couleur: noire. Obsessions: toutes. Mystère: chat. Rire?!?: explosif. Ce n’est pas parce qu’on ne rit pas en lisant Tania Langlais que la poète n’est pas drôle. « Ce sont des poèmes tristes et tout le monde meurt », dit-elle en s’esclaffant, d’entrée de jeu, à propos de ses quatre recueils publiés aux Herbes rouges.

Du même souffle, elle explique que l’hiatus de 12 ans entre ses deux plus récents livres (Kennedy sait de quoi je parle et Pendant que Perceval tombait) s’explique par la naissance de son garçon, qui a maintenant neuf ans, et le fait qu’elle ne pouvait pas « donner des soins intensifs à deux personnes à la fois » (autres rires).

Elle avoue avoir délaissé quelque peu la littérature en partie pour une nouvelle passion: l’équitation. Elle n’écrivait plus que de de temps à autre, même si déjà en 2008, elle planchait sur un projet intitulé « La mort de Perceval ».

« Ça fait longtemps que ce livre travaille en moi. Je me suis consacrée à mon fils entièrement. L’écriture m’amène dans des zones mélancoliques et je ne voulais pas que mon enfant le sente chez moi. Comme si je voulais le protéger. »

« Quand il a eu sept ans, poursuit-elle, ça m’est revenu. Comme si je me réappropriais. J’écrivais quand même un peu quelques vers sur les chevaux, Perceval et Les vagues ces années-là. Le livre se faisait très doucement et j’ai toujours, de toute façon, un processus lent. »

Inspirée par Virginia Woolf, il va sans dire, Perceval étant le beau personnage muet qui meurt dans la roman Les vagues de la grande autrice. Les voix de l’Anglaise et de la Québécoise se confondent parfois dans le recueil.

Tania Langlais nous revient donc avec sa poésie de l’intime et des grands remous intérieurs. Ses vers naviguent entre choc et mystère

Extrait du recueil : « tiens-toi tranquille/pour la vraie vie/j’écrirai brutalement/la foule/tu vois/je recommence à trouver de bons titres/avec cet instinct aveugle/pour le fond des choses »

Poésie de plus en plus narrative également. Comme nous le soulignait si justement Annie Lafleur à propos de son recueil Ciguë (Le Quartanier), on pourrait dire que Tania Langlais écrit aussi des « histoires qu’elle ne raconte pas ».

« Une histoire s’installe en moi, dit-elle. Je deviens obsédée par certains thèmes et mots. Je travaille beaucoup avec la répétition et ça devient les pierres angulaires du projet. Tout est calculé et placé. J’ai un côté formaliste. Mes obsessions reviennent toujours me hanter. C’est comme un plan de composition d’où émerge une voix. »

Est-ce le temps d’incubation, l’expérience ou l’obsession qui ont fait que Pendant que Perval tombait soit si maîtrisé, dépouillé, clair et précis dans ses intentions et son rendu?

« Le texte nous dépasse toujours et c’est le lecteur qui a raison, note-t-elle. Ce que j’ai voulu dire, on s’en fout. Ce n’est qu’une interprétation parmi d’autres. Pour moi, c’est mon recueil le plus solide, le plus assumé. À 40 ans, je sais davantage ce que je fais qu’a 21 ans quand j’ai écrit Douze bêtes aux chemises de l’homme où j’écrivais d’instinct. J’ai apprivoisé mes obsessions. »

L’une d’elles, comme chez plusieurs artistes, le doute. Cette incertitude la hante toujours malgré les années et les succès.

« J’étais terrorisée avec Perceval. Comme à chaque fois, je me dis que je n’écrirai plus. Dans mon cas, on a toujours tout ramené à Douze bêtes [qui lui a valu, à 21 ans d’être la plus jeune lauréate du Prix Émile-Nelligan]. Ça a été difficile d’en sortir. Mais je sens que ça y est. Après 12 ans, il faut revenir avec quelque chose d’assez fort. En tout cas, j’y ai tout mis. »

La tentation de la fiction

Quand elle expliquait son premier recueil, il y a 20 ans, elle disait que c’était comme un film dont elle ne voyait que de petits moments. La fiction n’est jamais loin dans ses vers. D’ailleurs, mis à part le premier livre, les titres renvoient tous à des actions.

« J’écris des livres de poésie. Ce ne sont pas des florilèges avec 60 poèmes. C’est une histoire qui me vient. J’aimerais écrire de la fiction, mais ça ne m’arrive jamais comme ça. Je n’ai pas d’autres moyens que de le faire ainsi. »

Des vers se répètent parfois d’un livre à l’autre. Des clins d’œil, des mots, des thèmes apparaissent aussi dans Perceval: les chats, les robes, l’eau, la mer. Tania Langlais est une poète de la douleur qui perd constamment ses eaux. Le lien avec Virginia Woolf allait de soi. 

« J’adore Virginia Woolf et j’étais obsédée par sa dernière journée avant son suicide, par la maladie mentale, par Les vagues, évidemment. Au départ, je voulais travailler sur Perceval qui meurt d’une chute à cheval dans ce roman. Je voulais lui donner une voix, mais l’image de Woolf et la difficulté d’écrire ont pris de plus en plus de place. Ça s’est imposé. Il y a un « je », mais, par moment, je ne savais plus si c’était le sien ou le mien. »

Extrait: « le chant de Perceval/est une bête difficile/une histoire qui hurle/je suis une bête/difficile »

Difficile ou insaisissable, Tania Langlais? Les deux peut-être. Comme les chats qui feulent et se glissent partout dans ses recueils.

« Les chats, pour moi, sont le mystère incarné. Il y a quelque chose de fascinant chez le chat qui est très près de mon rapport au poème, de mon rapport à la quête de sens et au monde. Moi, je suis une anxieuse. Les chats représentent un ancrage aussi. »

La part de mystère et de brume qu’on peut déceler en poésie, elle l’assume et la qualifie de primordiale. Comme chez Woolf, mais dans un autre genre, les textes de Tania Langlais usent de certains aspects du quotidien, tout en rejoignant l’universel et l’intemporel.

Des animaux, des plantes, là un vilebrequin, ailleurs des mouettes et ici encore de la lavande et des draps. Des bouées de vie, malgré la mort qui rôde, la tristesse, le désœuvrement. Entre Ophélie et Woolf, il n’existe pas de ressac que la poète hésite à franchir.

« Le drame est aux détails. Quand on perd quelqu’un, c’est le cheveu qu’on retrouve, la montre qui continue de sonner dans le tiroir plutôt que le constat de la mort qui nous touchent. Ça vient me chercher dans ces zones-là. »

Extrait: « je t’ai cherché dans tous les livres/la tête sous l’eau/robe blanche sur le blanc/des fins du monde/dans le matin/soudain paisible/une couverture »

Femmes en littérature

En ce moment de notre vie littéraire impossible de ne pas aborder avec elle le fait qu’elle a ramé à contre-courant en recevant le Nelligan à un si jeune âge. Elle ne fréquente pas beaucoup le milieu littéraire pour y avoir été brûlée, mais contre vents et bourrasques, elle a duré.

« Ça a été très difficile. Je n’ai pas pu connaître la joie du prix parce que je vivais une dépression. Porter quelqu’un aux nues avec un premier recueil, c’est l’enfoncer complètement. Je me retrouvais dans des anthologies et j’ai eu des problèmes avec des collègues et à l’université. Cela a suscité beaucoup de jalousie. »

À l’âge de 15 ans, Tania Langlais lisait déjà René Char et les auteurs des Herbes rouges. Elle a écrit Douze bêtes entre le cégep et l’université, en travaillant comme préposée dans un stationnement.

« Je n’avais aucune espèce d’idée de ce que valait ce que j’écrivais. Les prix sont aussi une question de timing. Ça faisait dix ans qu’une jeune femme ne l’avait pas gagné quand il m’a été attribué, mais c’est très lourd à porter. Douze bêtes a été écrit avant que je craque et La clarté s’installe comme un chat après ma dépression. Ça se sent. »

Son histoire vaut la peine d’être racontée puisqu’il est clair que les écrivaines subissent toujours des pressions et des abus.

« J’arrivais à 21 ans, on me disait jolie. Ça réduit encore une fois le travail de l’écrivaine à son image physique, c’est terrible. Je croyais que je ne pourrais jamais plus écrire quelque chose qui susciterait autant d’intérêt. Je sais qu’il y beaucoup de jeunes femmes qui y font face encore aujourd’hui. Il faut se battre contre ça. Combien de profs disent à leurs étudiantes qu’ils vont les aider et, après, ils affirment avoir écrit le livre. Souvent, j’ai pensé que j’aurais dû mourir après Douze bêtes. Le mythe de la fulgurance, de la jeunesse et de la beauté aurait été total. »

Merci aux chats, et à tous les bêtes de son imaginaire, à Perceval et à Woolf, que non!

Extrait: « mieux qu’un soldat/mort d’amour/dans ton dos/j’écris parfois des livres/rien qui vaille/sauf peut-être la lavande/pour le chat »

Tania Langlais

Pendant que Perceval tombait

Les herbes rouges

96 pages


Kennedy sait de quoi je parle, 2008

la mémoire est une chambre absolue

le grand naufrage des traces de doigts

je n’ai tué personne

ma fatigue m’aime

parmi les choses qui m’ont laissée tomber

moi c’est feuler que j’ai en tête

La clarté s’installe comme un chat, 2004

au matin je me lève avec un malheur qui se prépare

parfois j’ai l’intention d’apprendre à vivre

l’eau comme un espace trop grand

Douze bêtes aux chemises de l’homme, 2000 

s’il fallait que tu meures

je te jure

j’aurai une robe noire ajustée

à la descente du jour

et celle ensuite de ton cercueil

ainsi on pourra dire:

« la mort pour elle est une belle robe »

si vrai tant je sais que je n’arriverai pas

ce jour-là

à en délacer tout à fait le cordage