LITTÉRATURE: La solitude de l’écrivain au long cours

Gyrðir Elíasson est un poète, écrivain, traducteur islandais acclamé à quelques reprises pour ses romans. Il a en effet été récipiendaire du grand prix de littérature du Conseil nordique en 2011 alors qu’il avait déjà été en deux autres occasions, malheureuses, nommé pour cette récompense. Cette année, son roman, La Fenêtre au sud, faisait partie de la première liste des prix Médicis étranger 2020; mais malheureusement plus de la liste finale. Aux éditions La Peuplade, c’est sa troisième publication.

Un écrivain habite, toute une année durant, un petit village face à la mer et à proximité d’un glacier. Ce n’est toutefois pas son lieu de résidence usuel. La maison où il tente, jour après jour, d’écrire, lui a été prêté par un ami qui habite en Allemagne. Le site, surtout au printemps alors que les touristes ne sont pas encore arrivés, est idéal mais il n’en reste pas moins que celui-ci peine à écrire son roman.

Ses personnages sont des amants dans une chambre d’hôtel en Turquie et ils y resteront longtemps parce que le roman n’avance pas vite. En plus, il n’est pas question pour l’auteur d’utiliser autre chose qu’une machine à écrire traditionnelle pour travailler et son ruban est si usé qu’il en vient à taper des caractères presque invisibles. Cette blancheur semble au diapason de la température et du temps qui passe car le roman est séparé en sections titrées en saison, du printemps jusqu’à l’hiver.

 Il est aussi ponctué de brèves interpellations en caractères majuscules qui sont des pense-bêtes, des essais de poèmes, une liste d’épicerie. Ou alors qui se manifestent comme le rappel qu’existe un monde extérieur. Des nouvelles de la Syrie, du Japon, de la bourse, libellé telles qu’elles le sont à la une de l’actualité, viennent ainsi cogner à la porte de l’écrivain. Comme le font aussi, d’une certain façon, les appels de ses proches, mère, sœur, ami propriétaire de la maison, en plus d’une femme dont il est séparé. Évidemment, il y a aussi, à l’occasion, des courses à faire, qui le mettent en contact avec les gens du village dont la plupart montre peu d’intérêt pour lui. Et réciproquement.

Page blanche

On comprend que voilà un roman sur la page blanche, sur le fait de s’échiner sur le papier, de bloquer devant ce qui est encore à écrire. L’auteur, ce Jónas, est sans cesse en butte à un découragement démobilisateur. Toute sa vie s’en ressent. Comme elle se ressent aussi de ne pas sembler pouvoir faire autre chose.

Plus on s’engage dans l’histoire, d’ailleurs, celle qu’il écrit à propos de tout ce qui entoure le fait de ne pas pouvoir écrire avec abandon, plus l’univers se fait évanescent. Les appels téléphoniques viennent à manquer. Son cellulaire est souvent déchargé. Ses retours d’appel se heurtent à des numéros qu’on lui dit ne plus être en service.

Il est assez ironique de l’entendre s’indigner, assez mollement tout de même, des auteurs cherchant l’outrance, ces « tigres de papier » issus de la classe moyenne en rébellion contre le moule qui les a façonnés. Il est vrai que cela forme une tendance dont on peut facilement se lasser et qui a fait école et jeté de la poudre aux yeux. À ces faux rebelles, il oppose une certaine inertie, le doute qu’écrire mène à autre chose qu’à sa propre aliénation.

Mais l’auteur se livre lui-même à un exercice tout de même assez convenu. On ne compte plus non plus ces œuvres qui montrent le quotidien de l’écrivain, de sa volonté d’écrire, de son impossibilité de faire autrement et de sa révélation que rien de tout ce qui l’habite importe vraiment.

Qu’est-ce qui fait donc que l’on ne puisse déposer ce livre pour être d’accord avec lui? Acquiescer à cette idée que la littérature n’apporte rien qui soit essentiel?

C’est, je pense, l’absence de forfanterie comme d’amertume devant cette révélation. Certes, notre homme désespère de mener à bien son ouvrage. Il cherche bien vainement à réencrer ses rubans. Mais il jouit tout de même bien de son entourage, de cette maison et de cette région où il est un étranger. Comme il observe avec bienveillance, mais sans illusion ces gens qui l’entourent; ceux-là qui vont et viennent dans ce lieu touristique.

Certains indices nous amènent cependant à penser que ce ne sont pas que les mots qu’ils tentent de taper qui s’étiolent. Ainsi, il rencontre un homme, amateur de projections filmiques, partage avec lui un visionnement et apprend un peu plus tard que celui-ci est mort depuis quelques années. En filigrane, il y a donc de ces événements qui font croire que cette évanescence de toute histoire est un danger qui menace même celle qui lui appartient en propre.

La Fenêtre au sud est au roman ce que sont des empreintes dans la neige pour un chasseur. Une trace à bien décoder avant qu’il ne soit trop tard… 


Gyrðir Elíasson

La Fenêtre au sud (traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson)

La Peuplade

168 pages