LITTÉRATURE: Anne-Marie Desmeules maîtrise les vents contraires

Poète des contrastes, des idées, situations ou sentiments qui s’entrechoquent souvent dans un même vers, Anne-Marie Desmeules a franchi avec Nature morte au couteau une étape l’amenant vers une écriture plus ample, démontrant un souffle nouveau, cherchant l’équilibre. Uns style prometteur aux yeux de la poète elle-même qui est désormais publiée au Quartanier.

Après deux recueils plus minimalistes à L’Hexagone, Cette personne très laide qui s’endort dans mes bras et Le tendon et l’os (Prix du GG et des libraires), la prose poétique d’Anne-Marie Desmeules fait penser à un univers en expansion dans Nature morte au couteau.

Si le style change, il s’agit toujours d’une poésie de la pensée qui dérive pendant que le corps est ailleurs ou vice-versa. Poésie de la pluie après le beau temps ou vice-versa. Poésie qui ne se contente jamais des évidences, qui tente de rejoindre ce qui relève du naturel malgré les conditionnements de toutes sortes.

Le travail d’édition sur Le tendon et l’os n’était pas terminé lorsqu’elle a commencé Nature morte au couteau. Ses lectures du moment lui auront donné certaines « permissions », croit-elle.

 » Je me suis lancé dans quelque chose de plus exploratoire et plus naturel pour moi, sans faire de mauvais jeux de mots. Dans une recherche de rythme plus personnel de la parole. J’ai poussé dans ce sens-là et j’ai réussi à suivre ce fil de façon constante. J’ai écrit à chaque jour ou presque pendant deux années. « 

Elle est ainsi arrivée à elle-même. Portant sur la maternité, Le tendon et l’os relevait d’une nécessité dans la forme et le contenu. Cela l’aura menée à un livre plus long et narratif cette fois.

 » À deux reprises, je suis dans la fiction dans Nature morte au couteau. Il y a beaucoup de poésie en prose et même de prose poétique avec des personnages et une histoire. Dans Le tendon et l’os, la mère et l’enfant étaient des personnages inspirés de plusieurs réalités. « 

Depuis un an, le nombre de livres d’autrices portant sur la maternité a explosé. Anne-Marie Desmeules y voit un besoin, mais un signe des temps aussi.

 » C’est le fruit d’une réflexion plus globale sur ce que représente être une femme. Il y a certains bastions de la féminité qui ont été plus travaillés auparavant, mais la maternité reste quelque chose de plus douloureux, de plus difficile à toucher quand ça ne correspond pas à ce qu’on s’attend d’une mère idéale. C’est un concept très puissant, qu’on peine à déloger. En parlant de maternité autrement, les femmes veulent défaire cette image idéalisée de la mère. »

Nature morte au couteau

Avec Nature morte au couteau, la poète intéressée par les arts visuels [le titre représente un genre que nombre de peintres, de Matisse à Picasso, ont exploré] a surtout été touchée par le septième art.

 » Le cinéma n’est pas présent dans le livre, mais dans le processus. Au départ, comme déclencheur, j’ai travaillé à partir des films d’Andreï Tarkovski et mon titre m’est venu après avoir vu Le miroir. Le rapport qu’entretient le cinéaste avec la nature et la transcendance est très important. « 

Comme Tarkovski et plusieurs écrivain.e.s, Anne-Marie Desmeules se nourrit de l’observation du monde. « Écrire c’est poser une regard sur le monde et le traduire », fait-elle. Voir autour et au-dessous également.

 » J’essaie de faire le pont entre les deux. Mon rapport avec la nature est de cet ordre. J’apprends à la connaître et à la reconnaître en moi. Je fais l’aller-retour constamment. « 

Avec la liberté dont elle a usé ici, l’autrice a aussi fonctionné par essais-erreurs. Au départ, elle expérimentait avec le langage, le rythme. Les textes étaient plus épars en début de création, mais la narration s’est imposée par la suite.

 » C’est dans la réécriture, que les personnages se sont manifestés, comme l’enchaînement des chapitres. L’histoire dans le recueil est apparue vers la fin du processus. Beaucoup de choses ont changé de place, des personnages sont disparus et des textes ont été ajoutés pour clarifier les lieux et l’univers en donnant des repères au lecteur. « 

Les risques à venir

N’empêche, elle a mis les pieds dans une forêt touffue et ce lieu très ouvert semble être le sien désormais. Elle souhaite pousser son métier plus loin. Vers où? Ça reste à voir. Ce sera là où se trouve les joies de l’écriture.

« Je n’ai pas envie d’avoir de visions préconçues de ce vers quoi je m’en vais. Je souhaite ouvrir les possibilités et suivre le chemin à mesure qu’il se présente devant moi. « 

Tout autant que le contenu, le lexique de la poète a explosé en pleine nature, pourrait-on dire.

 » J’ai eu un plaisir sonore à écrire ce livre. Quand je l’écrivais , j’entendais beaucoup les mots, la sonorité et le rythme. Le choix des mots se faisait au fil de l’écriture. Dans cette volonté de trouver qui j’étais, il y a quelque chose de la voie et de la voix, trouver mon chant intérieur. « 

Ses angoisses personnelles paraissent quelque peu apaisées dans ce nouveau livre, même si elle demeure une artiste qui se pose des questions existentielles.

 » J’ai un sentiment d’unification. J’ai le choix de visiter des zones d’ombre et de lumière. Je ne suis plus prisonnière de l’un ou de l’autre. Je peux aller voir la noirceur, mais en sachant maintenant que j’en ai une vision élargie. Dans ma vie, je cherche beaucoup plus la lumière, la clarté et la joie. »

Anne-Marie Desmeules maîtrise les vents contraires. La noirceur s’est déplacée en partie vers des préoccupations sociales et environnementales, entre autres. La destruction des habitats naturels la choquent énormément.

On imaginerait sa narratrice en forêt en train de mélanger des potions et de lancer des sorts.

 » J’ai un rapport au sacré et à la nature qui pourrait avoir l’air de néo-sorcellerie, mais en même temps, j’ai de la difficulté à m’identifier à des courants spirituels ou autres. « 

Notamment, les agressions sexuelles la troublent tout autant. C’est important de les nommer, croit-elle.

 » L’univers de Nature morte au couteau expose une certaine dérive autoritaire où les femmes sont opprimées de toutes sortes de façons. Il y a une sorcière qui raconte son quatrième viol. La question de l’émancipation des femmes est là aussi. Il y a une sororité dans le livre. « 

L’image du couteau exprime d’ailleurs une certaine violence. Envers la nature, en nous et autour de nous.

 » La violence fait partie de l’être humain et de la nature. Un météorite percutant une planète, un trou noir, un ouragan, tout ça est violent. L’être humain contient une autre forme de violence plus intentionnelle. « 

« Je veux atteindre l’autre côté du miroir, je veux jouer dans la trame du monde, en défoncer les contours. Une violence nécessaire. Il faut être brutal avec le monde. Douceur pour soi, violence pour le monde. » page 127

L’équilibre

Au centre de l’ouragan, la poète se tient debout et cherche une forme d’équilibre. Sachant bien que ce point précis à atteindre ne peut durer éternellement.

 » Il y a quelque chose dans l’instabilité qui est nécessaire quand on pense au mouvement . Entre perdre ou défaire l’équilibre, le retrouver ou le créer. J’ai cette préoccupation ne ne pas rester trop longtemps sur un plateau. « 

Anne-Marie Desmeules multiplie ici les liens entre les personnages, mais aussi entre elle et le monde. Oui, on peut toujours espérer le changer.

 » Il y a un élément relationnel important dans le livre. Les amoureux séparés par la mort cherchent à se rejoindre, les gens traversent le froid ensemble pour survivre. On ne survit pas seuls. On a besoin d’un clan et des forces de chacun pour dépasser les difficultés. « 

 » Je suis partie, j’ai traversé le fleuve à la nage. Celles qui m’ont recueillie m’ont fait me dévêtir, m’ont donné à boire et à écrire, allongée sur des draps frais. Je comptais les baies et les ennemis vaincus. J’en voulais aux esprits de la forêt, qui me chantaient encore plus seule. » page 33

Sinon, il en va évidemment de même pour la nature qu’on piétine ou les enfants qu’on a tendance à négliger, tout adultes que nous sommes.

 » À la fin, ce sont les enfants qui reprennent le pouvoir et essaient de reconstruire malgré la dévastation. Que reste-t-il quand tout est détruit? Ce sont des enfants forts qui n’ont pas vraiment le choix de l’être et de prendre les choses en mains. Quand on est en situation de survie, ce n’est plus le temps de penser à ses REER.  »

 » C’est un livre dans un clair-obscur que j’ai cultivé tout le long, ajoute-t-elle. J’ai besoin de ressentir la dualité, mais de la sentir aussi en équilibre. On peut aller d’un côté ou de l’autre, mais je cherche à ramener les choses vers un équilibre, même s’il n’est jamais assuré et qu’il se reflète dans le mouvement. « 

 » Le quotidien se résume ici à ne pas mourir, ce à quoi nous échouons la plupart du temps. Nous rebâtissons le savoir, où champignons blancs et ratons laveurs sont devenus vecteurs d’agonie. Nous formulons de nouveaux commandements. Ton frère, ta sœur, tu ne mangeras point. Dans les rivières en crue, tu ne te baigneras point. De la nuit, tu te méfieras. De ton prochain tu conserveras les biens précieux. « 

Nature morte au couteau

Le Quartanier

168 pages

« Mon enfant ne dort plus

j’égrène des paroles

pour qu’il se calme

peut-être si je le serrais plus fort

peut-être qu’il s’évanouirait

je voudrais avoir le temps

ses jambes entre mes jambes

ne bougent plus

ses cheveux collent à son front

longs cils

salive irisée

cette beauté »

Le tendon et l’os

L’Hexagone

80 pages

« Presque disparus
nous écoutons le monde
distiller son mystère
et comprenons
que l’absence est un ciel
d’où tombent les oiseaux »

Cette personne très laide qui s’endort dans mes bras

L’Hexagone

72 pages