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Littérature: Marie-Andrée Gill, l’équilibriste

Marie-Andrée Gill, photo Sophie Bergeron-Gagnon

En trois recueils de poésie publiés par La Peuplade, Marie-Andrée Gill s’est imposée comme l’une des autrices les plus intéressantes de la jeune génération. Sa pratique démontre une continuité et une progression constantes. Dès le départ, la poète a prouvé la qualité d’une écriture qui se promène agilement entre les mondes, entre les tressaillements intimes et la grandeur du territoire, entre des émotions vives et une saine pudeur faisant défaut à plusieurs de ses contemporains. Ses images en ressortent d’autant plus prégnantes. Faussement simples, réellement abouties.

Béante

Le premier recueil de Marie-Andrée Gill (Béante, 2012) annonçait déjà le chemin qui allait s’ouvrir. Le tout premier texte du livre, en fait, représentait une promesse en soi: « le fil du temps tissait des cordes solides/pour ton échappée/minuit goutte à goutte te trouait la vie//combien de fêtes à épuiser/ouvrir la terre et y planter nos ombres ».

La poète s’inscrit dans le temps qui dure, malgré la vie mortelle. Dans la jeunesse à célébrer, mais aussi la volonté d’en recueillir les fruits, même s’ils flétriront aussi. C’est la signature d’une artiste au long cours. Poète lucide, mais non désespérée. Elle s’appuie sur la connaissance, sur le monde qui l’entoure, surtout celui du dehors.

Paysages, animaux, végétaux trouvent leur place. Jamais superficiellement. Le dehors et le dedans, même souffle, même tout. La poète « traverse l’intérieur des chairs » pour découvrir que « c’est fou en-dedans/on est tous de la même couleur ». Son appartenance aux Premières nations ne fait pas de doute, même si elle ne monte pas aux barricades.

Ça et là, l’Ilnu (être humain dans la langue de Mashteuiatsh) en elle se montre le bout du nez avec un regard critique : »Nous sommes exotisme/Nous sommes millénaire ». Un « tu » aussi émerge parfois. Désillusionné ou évoquant une relation bancale puisqu’il semble y avoir « d’autres toi » et que « tu vas t’en aller loin loin pour rien ».

Le tragique ne s’installera pas pour autant. Malgré les « tipis de béton » et « l’épine dans la bouche », il n’y aura pas de « petits suicides sur la rétine ». La poète exulte plutôt à se sentir en vie dans la joie du langage et les trouvailles qu’elle peut en tirer. Sa béance est ouverture, vulnérabilité et vitalité. Humour aussi. « Merde//j’ai brûlé ma bannique ».

Dans ce pays infini d’où elle vient, on s’aime à « ciel ouvert ». Marie-Andrée Gill « chuchote pour ne pas chasser le rêve ». Elle a « un espoir étrange sur les cils ». Elle croit à une certaine cohérence du monde.

« c’est/tous les tatouages réunis dessinant l’histoire/ou faire l’amour fin novembre sur la neige qui pousse/le temps que le monde se démêle/dans ses cartes et nous donne des yeux ».

Frayer

Dans Frayer (2015), son regard continue de chercher. Il s’attarde davantage au passé. Ce n’est pas celui des regrets, mais celui de la fierté d’être soi et rien d’autre. « Caresser la cassure, la parole//ce moment où personne ne me dit/à quoi je devrais ressembler. »

Comme dans Béante, le recueil est divisé en sections, plus précises cette fois: Le rempart, La réserve, L’adolescence, Le lac. La poète fraie à même les cicatrices et elle s’accroche au désordre.

Il n’y aura pas non plus de dérives totales ici. Mais une chance qu’il y a le lac à boire dans « ce village qui n’a pas eu le choix ». Comme quoi le peu de ressources, les gars saouls ou les engelures n’empêchent pas de marcher en équilibre sur la trame ce territoire tempéré par l’eau douce et les rires fous.

« Les sapins dansent en slow motion et la terre/d’orgasme vibre/et mes doigts ramenant la braise//Je veux le vertige comme une promesse/et enfin manger la beauté cruelle des arcs-en-ciel dans les flaques de gaz. »

Marie-Andrée Gill marche sur un fil de contrastes, de douleurs crues et de joies simples, d’humains pas de bon sens et de bêtes mutantes. Pareils à la ouananiche et au saumon, dans le fond. La poète surfe sur le pouvoir du rire, mais le sien se cristallise dans celui de la langue, question d’héritage. Elle essaie de « ressembler à cette vieille eau dont elle est l’enfant ».

Devant l’abrasive modernité parfois inconcevable, brutale, il y a le réconfort d’avoir des regards qui forment les siècles, de se savoir jamais loin de la liberté des démesures et du chaos. La mocheté du quotidien ne représente finalement que peu de choses dans l’absolu. « nous sommes le monde/mais nous le savons pas ».

« nous nous baignons dans le mal de vivre de/l’asphalte chaud/en attendant de trouver la parole habitable/ou de gagner quelque chose au gratteux/pour partir dans le bois pour toujours ».

Chauffer le dehors

C’est donc de ce côté que la (sur)vie se trouve. Dehors. Le troisième recueil explore les méandres d’une rupture amoureuse. Si c’est froid en-dedans, mieux vaut Chauffer le dehors. Là où les petits drames et les grandes peines se perdent dans le ciel « dézippé à grandeur ».

Certes, « L’amour c’est une forêt vierge/pis une coupe à blanc/dans la même phrase ». La désillusion est proche, le cynisme aussi. Marie-Andrée Gill possède, toutefois, cette grande qualité du sourire en coin, de la stepette de côté ou de l’entourloupe finale.

La narratrice avoue que cet amour ressemble aux autres qu’elle a connues. « Faudrait juste savoir par où commencer pour désallumer l’attente, slaquer le hamster, faire corps avec tout ce qui a de la misère à exister ». Les strophes deviennent paragraphes, les paragraphes, pages. Un récit plus soutenu, plus attaché, émerge.

Le style se connaît et s’assume. Il continue d’explorer avec le même esprit d’équilibre, la même tête de cochon faite pour la survie. « où habiter sinon dans le rappel des moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent? » […] Crisse que ça gosse d’avoir été heureux de même ».

Amoureux transis, ce recueil de beauté ordinaire et de piscine intérieure est pour vous. « Ça revient, ça repart: l’émeute est par en-dedans. » Marie-Andrée Gill développe ici une poésie qui se rapproche de l’oralité qu’elle juxtapose merveilleusement avec une langue écrite de plus en plus maîtrisée, ouvragée.

Dans son malheur, la récitante retrouvera un certain bonheur en habitant les sentiers ouverts à tout vent. Béante, elle était, béante elle sera. « Et ça me sort de ma vase. Plus je me rapproche de la nature, plus je me sens digne de sa voix, donc de la mienne.//Le dehors est la seule réponse que j’ai trouvée au dedans. »

De quoi hausser les épaules face à l’avenir. Elle se saisit du « chemin brillant de chaque dièse que les flocons font en naissant. » Entre autres signes d’accomplissement, l’artiste fait de la poésie avec des riens, comme si de rien n’était.

« Par respect/pour tous nos essayages/je finirai pas/au milieu des asiles/de mes vides qui s’accumulent »

Ou encore

« comment dire les choses autrement:/on s’est remplis/de couleurs/qui existent juste/quand on ferme les yeux »

Marie-Andrée Gill, l’équilibriste, sait nager. Elle n’a jamais sombré. Elle n’est pas de celles qui laisse le désespoir tout submerger. Elle appartient au monde naturel qui vit, depuis avant sa naissance, en elle. La poète peut s’éparpiller, se perdre même. On a l’intuition qu’elle se relèvera « après avoir fini son triple axel sur le cul ».

Et la remontée fait autant de bien à celle-celui qui la lit, qu’à elle, qui l’écrit.

« Ce qui nous force à exister dans les noyades,/c’est que la clarté nous prend dans ses couvertes./Les miracles reviennent toujours quand on réapprend les paroles. »

« Je pleume les oies pour souper, comme je voudrais le faire pour toi mais à l’envers: te greffer des ailes qui marchent et des cris plein la gorge, que tu puisses voir les fleurs sauvages de mon cœur cru, la médecine millénaire qui nous enveloppe. »

« Je me suis levée de bonne heure pour regarder le soleil fourrer avec le lac,/j’ai pincé un cil entre mes doigts, bu ton visage/à même la bouteille/à force de tous ces peut-être trop grands/pour moi. »

« s’inventer une vie toute docile/et quand même/ça nous sort par les os »

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Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Littérature: Scènes de la vie conjugale

Tove Jansson, Fair-Play, traduit par Agneta Ségol, La Peuplade, 141 pages

Un roman beau et tendre, attaché aux petits gestes et aux grandes émotions de la vie d’artiste. Tove Jansson, la créatrice des Moumines, célèbres personnages de la littérature jeunesse, a écrit un livre qui décrit si bien la plénitude d’un amour conscient, sans presque jamais prononcer le mot.

Deux artistes, Jonna et Mari, partagent un grenier, qui relie leurs ateliers respectifs, ainsi qu’une maison sur une île peu accessible de Finlande. Leur vie est faite de hauts et de bas comme tous les mortels sur cette terre. Elle est aussi le lieu d’intenses moments de création, de merveilleux partages philosophiques et de rencontres mémorables.

Le travail reste au centre de leurs activités et de leurs préoccupations quotidiennes. En ce sens, cette plongée dans la vie d’artiste que peut s’autoriser Tove Jansson, elle-même autrice, illustratrice et peintre morte en 2001 à 86 ans, ouvre une fenêtre fascinante sur la quête quasi obsessive-compulsive des créateurs. Cet appétit ne cesse jamais, ne connaît ni paresse ni repos.

« Elles ne se demandaient jamais: tu as bien travaillé aujourd’hui? Il est possible qu’elles se soient posé cette question il y a vingt ou trente ans, mais elles avaient appris à ne pas le faire. il y a des espaces vides que l’on doit respecter, des périodes, souvent longues, où l’image s’esquive, où les mots refusent de se présenter et au cours desquelles on a besoin de tranquillité. »

La relation entre les deux femmes n’est pas non plus un fleuve sans écueils. Les frictions nombreuses n’empêchent en rien, toutefois, les réconciliations. La durabilité de cette amitié résulte, en fait, d’un immense respect, d’une véritable relation d’égale à égale permettant les petites inimitiés autant que les grands échanges philosophiques.

Les deux artistes adorent passer leurs soirées à visionner des films de cinéastes qu’elles considèrent comme des invités: Fassbinder, Chaplin, Truffaut, Bergman, Renoir… Elles ont aussi des amis en chair et en os qui apparaissent et disparaissent comme des personnages de théâtre: Helga, l’admiratrice, Wladyslaw, le marionnettiste polonais, Mirja, l’apprentie,

Un voyage de couple aux États-Unis résultera en des scènes cocasses et étranges, le fruit de véritables chocs culturels. Mais là aussi, leur curiosité et la noblesse de leurs sentiments l’emportent sur quelconque regard oblique qui prendrait les Américains, dont la suave femme de chambre Verity, de haut.

Nous avons affaires à deux femmes remarquables. Attentives au moindre soubresaut de la nature, curieuse de la vie et des êtres sur lesquels elles portent un regard toujours surpris. Les nombreux dialogues et le style direct de Tove Jansson sont à l’image de cette grande dame: sincère, juste et tendre.

Le roman, publié en 1989, était son dernier pour adultes. Un testament magnifique au sujet d’un amour tout en suggestion et complicité, sans voyeurisme ou intrusion dans l’intimité des corps.

« Elle (Jonna) se lança dans une longue explication sur l’importance de l’illustration, le travail bien soigné, la concentration, le besoin de tranquillité pour mener à bien un bon travail.

Mari l’écouta à peine. Une idée audacieuse était en train de prendre forme dans son esprit: celle d’une solitude, rien qu’à elle, paisible et pleine de possibilités. une fantaisie que l’on peut se permettre quand on a le bonheur d’être aimé »

D’après le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde qui a fait de ses inventeurs des milliardaires, l’adjectif « conjugal », signifie toujours en 2019, « relatif à l’union entre le mari et la femme ». Combien de temps encore avant d’en arriver au fair-play?