LITTÉRATURE : Chambre minimum

Le deuxième roman de Valérie Roch-Lefebvre, Tout ce que j’ai fait pour ne pas quitter ma chambre, s’inscrit dans la suite logique de son premier, l’excellent Bannie du royaume. Dans cette « chambre minimum », pour emprunter le titre du récent recueil poétique de Frédéric Dumont, le propos s’affine et devient encore plus saisissant. Entrevue avec une autrice qui investit les âmes fragiles dans une recherche constante de vérité.

Valérie Roch-Lefebvre écrit avec ses tripes, mais résumer ses livres au concept d’autofiction s’avère réducteur. Elle a beau avoir travaillé dans un hôpital, comme sa narratrice, et frôlé l’épuisement professionnel, sa véritable profession à elle c’est l’écriture. Bannie du royaume et Tout ce que j’ai fait pour ne pas sortir de ma chambre démontrent de grandes qualités narratives et formelles.

L’autrice possède un style propre et une volonté d’aller au plus troublant de la psyché des personnages. Elle perfectionne l’art de la phrase courte, de son rapport direct, ou non, avec ce qui précède ou ce qui suit, créant une tension et/ou un mystère et/ou carrément un saut dans l’espace-temps du récit. Elle expose, en fait, la vérité d’un cerveau qui réfléchit en créant des liens de façon souvent surprenante.

Valérie Roch-Lefebvre, photo: Victor Bégin

 » La forme m’importe beaucoup. J’ai eu beaucoup de plaisir dans l’écriture en constatant les liens existant entre l’adolescence et l’hôpital, par exemple. C’est ce qui m’a happé comme écrivaine. J’ignore si j’ai vraiment été cette narratrice, mais je ne me sens plus comme elle en tout cas. Je devais écrire certaines choses pour m’en affranchir, mais la différence entre la narratrice et moi, c’est que cette femme n’aurait jamais été capable d’écrire ce livre. Personnellement, mon anxiété me fait faire des liens partout, tout le temps. Dans l’écriture aussi. « 

Ce qui la sert bien. Comme cette continuité avec l’artiste visuelle Sophie Jodoin, « qui a lu les livres » précise la romancière, conceptrice des magnifiques couvertures des deux romans. Les teintes de gris renvoient aux diverses nuances qui sont autant de traits caractéristiques de l’écriture de la romancière. D’un roman à l’autre, Valérie Roch-Lefebvre a voulu approfondir, dans le deuxième livre, l’existence d’un personnage qui était moins prépondérant dans le premier.

« Le germe du deuxième était dans la fin du premier roman, confirme-t-elle. C’est voulu, mais en même temps, c’est plus ou moins une suite avec une narratrice qui prenait très peu la parole dans Bannie. Tous les éléments importants du deuxième livre se trouvent dans l’épilogue du permier. »

Hôpital

Écrit au « je » par un personnage qui raconte son passé, sa vie actuelle, son travail et ses angoisses, Tout ce que j’ai fait pour ne pas quitter ma chambre donne à voir, sous une multitudes d’angles, ce qui se passe dans un esprit souffrant de distorsion cognitive. Elle-même bipolaire, la protagoniste travaille au sein d’un centre d’appels dans un hôpital montréalais.

« C’est symbolique : la narratrice est une personne malade qui travaille dans un hôpital ! En quelque part, elle souhaite se faire soigner. L’hôpital est une grande entité impersonnelle où tout tombe dans le vide. Cela renvoie également à la relation entre la narratrice et sa mère. C’est un lien que je trouvais intéressant à créer. »

La romancière aborde sans détour les problèmes de santé mentale dans ses livres. Voici une femme en quête de réponses même si elle conçoit que celles-ci n’existent pas nécessairement. Sa démarche relève d’une lucidité et d’un courage certains.

« Dans l’écriture, ce qui m’a interessée c’est le traumatisme vécu quand on fait une crise et qu’on perd le contrôle. Il y a des personnes bipolaires pour qui la maladie est beaucoup plus envahissante. Dans le cas de ma narratrice, c’est le sentiment de solitude qui est très fort. »

La chambre devient ainsi le lieu de toutes les peurs, de la honte, de la paranoïa, mais c’est aussi un refuge et un réconfort, un minuscule château-fort plus facile à défendre qu’une immense forteresse. Comme pourrait devenir le lieu de travail pour la narratrice, mais l’hôpital se veut davantage un « garde malade » qu’un lieu de guérison. Et même si le récit ne touche pas à la crise pandémique, on constate vite que quelque chose cloche dans le réseau de la santé.

Personnages

On pourrait également paraphraser le titre du roman et dire que « tout ce qui est écrit reste dans la tête de la narratrice ». En dehors de la protagoniste, un certain flou artistique entoure les autres personnages, innommés ou innommables. Tout relève de la perception particulière que ressent la personne qui raconte.

« Il n’y a pas d’autres personnages, ce sont des projections de la narratrice, explique l’autrice. On est beaucoup dans le doute. La narratrice doute toujours de sa propre pensée. »

Au début du roman, Valérie Roch-Lefebvree cite en exergue une réplique du film de Sofia Coppola, The Virgin Suicides. « Un film-culte pour beaucoup de filles de ma génération. Je l’ai réécouté récemment et l’ai trouvé très triste. À mon adolescence, toutefois, j’estimais que c’était un beau film tout simplement. « 

Son roman navigue donc entre la douleur de vivre et le plaisir de le raconter avec style et véracité. Il n’y a pas d’autocensure, ni de fausse pudeur. Appeler un chat un chat devient essentiel pour la romancière, surout quand on a plutôt tendance, dans la vie comme en société d’ailleurs, à vouloir occulter certaines réalités.

« Je ne voulais pas vraiment nommer la maladie dans le premier roman, note-t-elle. Je souhaitais qu’on puisse entrer dans la psyché des personnages qui étaient tous malades, mais pas diagnostiqués. Cette fois, je voulais nommer les choses clairement sans fragmenter autant le récit. Cela fait du bien de dire les choses telles qu’elles sont. Pour soi d’abord. Puis, c’est une autre dynamique d’être dans la tête du personnage principal, ce qui m’a beaucoup plu. »


Valérie Roch-Lefebvre

Tout ce que j’ai fait pour ne pas quitter ma chambre

La Mèche

134 pages