THÉÂTRE: Le déclin de l’Amérique

Disparu.e.s, photos: Caroline Laberge

Au-delà du rire, beaucoup de sortes de rires en fait, la pièce Disparu.e.s porte véritablement sur la disparition de la famille. On peut y lire également la désintégration d’une société cynique composée d’individus mesquins et profondément malheureux. Ce n’est pas parce qu’on rit que c’est drôle, sait-on, et René Richard Cyr l’a bien compris en administrant, avec ce spectacle captivant, une superbe taloche à la face de l’hypocrisie.

Le premier qui disparaît c’est le père. Ce n’est pas un divulgâcheur puisque la chose se produit dès le début. Sans cette disparition, il n’y aurait ni réunion de famille ni constat d’échec à propos des liens familiaux disloqués ni pièce à proprement parler. Ce serait un non-lieu au sens propre. Dans cette maison refermée sur elle-même, aux fenêtres complètement bouchées, Disparu.e.s est aussi un non-lieu au figuré.

C’est que les Weston et leurs apparentés sont disparu.e.s au moment même où commence la pièce et le suicide du père ne fera que le mettre en évidence pendant deux heures. Le gouffre les a avalés même s’ils ne veulent pas le voir au début de ce requiem familial. Ce sont des fantômes qui s’agitent avant de s’évaporer.

Le génie du texte de l’Américain Tracy Letts repose sur les bases d’une tragi-comédie où les répliques cinglantes s’enchaînent formidablement dans une efficace mécanique du rire. Elles ne font que cacher le cynisme et le désarroi des personnages. Tout le monde pense dire ses quatre vérités, mais le récit fait apparaître toutes les couches de mensonges qui englue les personnages.

Au centre du volcan: la mère, Violet, et ses trois filles, Barbara, Ivy et Karen. Elles s’entre-déchirent, exposant les conflits entre les générations, les attentes et peurs de chacune, leurs regrets et leurs haines véritables. Les personnages secondaires agissent en parfait catalyseur de l’action, ajoutant aux thématiques ci-haut mentionnées, celles, peut-être plus troubles encore, du racisme, de la drogue, de l’infidélité, de la pédophilie et de l’inceste.

Chez les Weston, le passé est garant du présent et de l’avenir. Personne n’en sortira indemne. « C’est comme ça que finit le monde », écrit Letts citant T.S. Eliot. Un court, mais capital, monologue de la tourmentée Barbara étendra ce constat à la société américaine dans son entier.

Magnifique directeur d’acteurs, René Richard Cyr compose une chorégraphie minutieuse où l’arrière-scène et l’avant-scène sont toujours en mouvement au creux d’une autre excellente scénographie de Jean Bard. Nous sommes devant un immense huis-clos, une cocotte-minute qui risque d’exploser à tout moment.

Les quatre personnages principaux sont interprétés avec nuance et émotion par la trop rare Christiane Pasquier (la mère), la touchante Marie-Hélène Thibault (Barbara), la toujours juste Evelyne Rompré (Ivy) et la méconnaissable Sophie Cadieux (Karen). La distribution secondaire ne pâlit pas en comparaison, notamment dans ce superbe couple amour-haine que forment Roger Léger et Chantal Baril.

Disparu.e.s est un spectacle qui suggère beaucoup plus que le rire n’en dit. Tracy Letts – dans une parfaite traduction de Frédéric Blanchette – lance un avertissement en ouvrant sa boîte de Pandore. Rien n’arrêtera le déclin de l’Amérique. Et si les fenêtres s’ouvrent à la fin, ce n’est que pour nous jeter dans une nuit sans mensonge, mais sans étoile.

Solitaire et terrifiante.

Disparu.e.s est présenté chez Duceppe jusqu’au 23 novembre.

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