LITTÉRATURE: Vivre sa condition de mortelle

Que se cache derrière les regards interrogateurs, parfois lourds, posés sur les femmes qui n’ont pas d’enfant? Est-ce la liberté des nullipares qui dérange? Croit-on vraiment, en 2020, que le ventre des femmes appartient à quelqu’un d’autre qu’à elles-mêmes? Toutes ces questions nous trottaient dans la tête en ouvrant l’ouvrage collectif Nullipares dirigé par Claire Legendre chez Hamac. Voici quelques réponses.

Les politiques natalistes font souvent porter sur les femmes le poids de l’avenir de la nation. On se rappellera, à ce sujet, les propos d’un ancien premier ministre qui disait qu’elles ne faisaient pas assez d’enfants au Québec. Et on ne parle pas de Maurice Duplessis… Dans le temps du père de l’Union nationale, les curés refusaient d’ailleurs l’absolution aux femmes qui « empêchaient la famille ».

Si l’on reconnaît aujourd’hui le droit à l’avortement, toute chose étant relative bien entendu, l’on questionne encore trop souvent les raisons de celles qui n’ont pas d’enfant. L’infécondité n’est pas toujours un choix, certes, et plusieurs autres cas de figure existent.

Dans un panorama d’expériences diverses avec la maternité, les 10 récits de Nullipares racontent la vie de femmes accomplies qui assument leur condition de mortelles et qui acceptent généreusement d’en parler.

« C’est quelque chose qui est difficile à caser socialement. Ça fait peur, la femme qui n’a pas besoin d’un homme, de famille, de dépendre de quelqu’un. Ça fait peur à l’ordre établi. On accepte que les gens ne se marient plus, mais ne pas avoir d’enfant, c’est toucher à quelque chose de plus souterrain, qui met face à sa propre « finitude », explique Claire Legendre, autrice d’un texte, Le déluge, et responsable du collectif à de ce livre édifiant et émouvant.

« Ça force à accepter de ne pas se projeter dans l’avenir au-delà de soi, poursuit-elle. Il y a une vraie angoisse métaphysique à se dire « bon il me reste tant d’années à vivre et, après, plus personne ne pourra témoigner de mon passage sur cette terre ». Ça c’est tabou. On n’en parle pas. On nous parle d’égoïsme, mais il y a des tas de gens qui font des enfants par égoïsme aussi. »

Terme médical

Le mot nullipare – affreux terme médical s’il en est – n’a pas d’équivalent « social » en français, alors qu’en anglais il existe deux mots « childless » et childfree ». « Les femmes sont donc ramenées à cette réalité médicale, alors qu’on n’est pas que ça », rappelle la professeur d’université et autrice d’une dizaine de livres.

Les histoires intimes de Nullipares sont synonymes de courage, de renoncement, de culpabilité, de l’esprit « donner au suivant », de résistance et de liberté. Dans le troisième récit, Where are Your Husband and Children?, Brigitte Faivre-Duboz écrit qu’il faut « trouver un sens à sa vie sans possibilité de reproduire le cadre dont elle est issue.”

L’une des autrices a souffert d’un cancer inhibant, une seconde a élevé l’enfant d’une autre, une autre encore, enseignante, élève aussi les enfants du « village ». Chez presque toutes plane le mystère de la fertilité, les spectres de la culpabilité, le poids de la responsabilité.

« La question de la vie c’est de se réaliser soi-même, note Claire Legendre. On fait un enfant d’abord pour notre bonheur. Quand il est là, oui, on cherche son bonheur. C’est très sacrificiel la position de parent. Beaucoup de femmes se sacrifient et trouvent injuste que d’autres se passent de ce sacrifice. Mais je ne veux pas faire de généralités. C’est très personnel et intime comme question. Nullipares n’est pas un manifeste. »

Dans son récit, Martine Emmanuelle Lapointe évoque un «narcissisme filial pervers» et dénonce le « fétichisme de la parentalité biologique ». « Cessez de leur confisquer leur enfance en les montrant à des milliers d’inconnus », sur les réseaux sociaux, ajoute-t-elle.

« Notre livre est féministe, affirme la directrice du projet. Je ne sais pas si on peut parler de combat, parce qu’il n’y a pas de loi qui régit le fait de ne pas avoir d’enfant, c’est un regard que la société porte sur nous. Mais c’est important de faire tomber les préjugés. »

Après celles déjà nommées et Agathe Raybaud, Sylvie Massicotte, Catherine Voyer-Léger, Hélène Charmay, Jeanne Bovet, Camille Deslauriers, le dernier témoignage littéraire revient à la grande Monique Proulx. Son récit magnifique Les entrailles légères, est à la fois serein, drôle et acidulé.

« Ça m’a plus de terminer avec ce texte parce qu’il y a beaucoup d’autres récits assez durs. Monique Proulx peut se permettre de dire les choses aussi librement. C’est très fort, d’une liberté souveraine. »

Continent obscur

Dans son propre récit, ClaIre Legendre, enfant unique, confie que «l’enfance a toujours été pour moi un continent obscur un peu obscène parce ce qu’on y contrôle rien et on voit après ».

« Mon mode de vie aujourd’hui est la principale forme de résistance au modèle bourgeois finalement. Il y a quelque chose de non conforme dans le fait de ne pas avoir de famille, de ne pas vouloir se reproduire. Je suis assez pelleteuse de nuages, je peux passer une journée à regarder le ciel ou mon chat. c’est être un peu en marge. On peut avoir cette inconséquence là quand on n’a pas d’enfant.« 

Claire Legendre connaît toutes les autrices du recueil et témoigne de leur sincérité absolue dans un exercice qui, sans doute, a été douloureux pour quelques-unes. D’un point de vue plus positif, ces femmes célèbrent une « commune humanité ». Elles ne vivent pas en vase clos et se tiennent par la main.

« On n’aurait pas écrit de la même façon si on avait été seule dans notre coin. Pour certaines, c’était la première fois qu’elles se racontaient autant. Elles ont accepté de participer parce qu’elles connaissaient ma démarche. »

Pour sa part, Claire Legendre nous offrira un nouveau roman, Bermudes, en septembre chez Leméac et à l’hiver chez Grasset en France. Il était prévu en mai, mais a été remis à l’automne en raison de la COVID-19.

« C’est un triptyque, en fait. Il y a eu un documentaire, sorti l’an dernier, que j’ai tourné sur l’île d’Anticosti. Il y aura une création scénique l’hiver prochain. Et il y a ce roman que je porte depuis sept ans au sujet de la disparition, l’errance, l’immigration, l’écriture. C’est très personnel, difficile à résumer. »


Nullipares

collectif dirigé par Claire Legendre

Hamac

144 pages

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