LITTÉRATURE: Discours de fragments amoureux

Le quatrième livre de Sophie Létourneau, le premier à La Peuplade, est le récit de sa recherche de l’amour de sa vie. Tout en fragments amoureux, la forme originale du livre permet autant à l’autrice de raconter cette aventure que de l’analyser en y entremêlant souvenirs et références. Un récit où triomphe sa vision de la littérature du réel.

Un récit d’amour. Un suspense. Une non-fiction philosophique. Un essai littéraire. Un guide de voyage amoureux… Il n’y a pas autant d’étiquettes possibles qu’il y a de fragments dans Chasse à l’homme de Sophie Létourneau, mais on pourrait continuer longtemps la liste des démarches et des désirs, amoureux et littéraires, que ce livre renferme.

Ce n’est pas un roman, certes. À moins que… On est dans le réel. Enfin, vraiment?

Allons-y alors pour une réalité somme toute vraisemblable. Pas tant celle de l’amour véritable de l’homme du titre – d’ailleurs on finit par ne plus y croire et/ou ne plus y voir un grand intérêt – que celui de l’amour des livres. De la littérature qui donne des frissons, un souffle au cœur, un sentiment d’intense complicité. Les livres comme raison de vivre et comme guides de survie.

Il y a 12 ans, donc, Sophie Létourneau s’est offert une consultation avec une cartomancienne qui lui prédit qu’elle rencontrera l’homme de sa vie après plusieurs péripéties et voyages en France et au Japon, notamment. Ainsi résumé, avouons-le, on frôle la frivolité jojosavardienne.

Détrompez-vous. L’écrivaine a du coffre et des lettres. Et, aussi, beaucoup de suite dans les idées. S’ensuit donc une série de courts fragments de vie éclairants, amusants, surprenants et superbement écrits. Aphorismes, citations pertinentes, références artistiques et littéraires… accompagnent la vie et la pensée de l’autrice. À partir de ses souvenirs de jeunesse jusqu’à l’affirmation adulte.

« Comme l’amour, l’avenir est d’abord une histoire qu’on se raconte. »

Sophie Létourneau se raconte à elle-même et à nous, lectrices-teurs. On la croit. Même si, pas toujours ni complètement. C’est l’intérêt de cette savoureuse et déstabilisante lecture. Fiable ou pas, l’autrice dit partir en France pour des « raisons narratives ». Elle connaîtra un petit Français. Puis, au Japon, un petit Japonais. comme elle, les hommes vont et viennent. La littérature l’emporte sur leur réalité parce les hommes, voyez-vous.

« Des escortes, c’est ce qu’ils voient en nous. Et tous ces autres que j’oublie. Parce que c’est bien cela, le pire: ils sont si nombreux, si communs, qu’à force, ou oublie. »

Le voyage plutôt que le point d’arrivée – qui nous ramène, étrangement, à la cartomancie frivole – est ce qui donne le rythme et la valeur au récit. Tout ça pour ça?, demanderaient peut-être certain.e.s qui aiment les histoires avec une introduction, un développement et une fin. Le style, la forme guident les pas, ici. Heureusement.

À moins, encore une fois, qu’il ne s’agisse d’une invention littéraire comme plusieurs indices le démontrent en cours de lecture. Rendu là, de surprises en raisonnements, le jeu en vaut la chandelle. Le récit/vie est tel qu’il s’écrit. Plus rusée que goguenarde, l’autrice ne se rit pas du lectorat, mais bien plus de ses propres naïvetés, en fait.

Sophie Létourneau narre une vie, peut-être bien que c’est la sienne après tout, avec ce qu’elle peut comporter de grands moments et d’absurdes situations. Un espace où la pensée profonde côtoie l’anecdote, les confidences, les aveux et beaucoup d’espoir. Elle embrasse tout, et tout cela, justement, cette littérature, prend vie.

« Un livre peut-il donner forme à une vie? », se demande-t-elle d’ailleurs aux deux tiers du bouquin. On dirait bien que oui. Pour le meilleur et aussi le pire, parfois.

Chasse à l’homme, comme toute bonne (en)quête, est un jeu. Un slalom agile entre Barthes, Deleuze, Calle, Mavrikakis, etc… pour nommer l’amour et la vie, se reconnaître et s’affirmer comme écrivaine. Une chasse qui s’abreuve au trésor du langage pour faire surgir une « collection de détails sensibles » formant la richesse de l’existence.


Sophie Létourneau

Chasse à l’homme

La Peuplade

216 pages

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