LITTÉRATURE: Rien ne se perd… tout se transforme

Le troisième recueil de Toino Dumas, pourritures terrestres, quoique différent dans sa forme, continue d’imaginer ce que la poète « nomme futur ». En toute humilité, mais en toute sagesse aussi. L’autrice suit les liens unissant le monde vivant et les célèbre. Cette fois en compagnie des illustrations de Lee Lai, chez L’Oie de Cravan.

L’oeuvre de Toino Dumas possède les qualités d’un oasis dans un monde sec et froid. Sa poésie chaude, viscérale et organique fouille le sous-bois, creuse les champs et se mêle aux rivières. En trois recueils, l’autrice a créé un parcours large, inclusif et singulier.

En ouvrant pourritures terrestres, recueil habillé des magnifiques illustrations de Lee Lai, on pense au sculpteur David Altmejd. La pourriture, ce n’est pas la fin à laquelle on pourrait d’abord penser. Les sculptures d’Altmejd et la poésie de Dumas célèbrent la vie au plus simple ainsi que son éternel renouveau, sa transformation. Après la décomposition, vient le recommencement. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Entre ciel et mer, la poète prend ses aises. Muni à la fois d’un télescope et d’un microscope, sa vision englobe tous les paradoxes, planètes comme rhizomes, constellations comme bactéries, salamandres comme chants quantiques. C’est le continent des « émotions géologiques ».

« Il y a une cohérence, dit-elle, depuis mes débuts. L’important c’est que mon approche du réel a toujours été expansive, généreuse. Elle ne fait pas de distinction, à prime abord, entre des réalités intérieures et extérieurs. Ce sont des divisions superficielles à mes yeux. Le langage peut servir à mettre la réalité en compartiments, ce que nous sommes, ce qui est naturel versus ce qui est culturel. « 

« Mais c’est vraiment boboche comme organisation du monde. La poésie est importante pour traverser et mélanger les choses. Dans ce recueil, il y a une grande matérialité dans les sujets, même si la forme peut paraître est un peu plus conventionnelle. J’ai toujours aimé la forme des mots, leur sonorité. La pourriture ce n’est pas quelque chose de négatif. C’est la vie qui pullule au-delà de la forme qu’on lui a donnée. Il y a plus de vies dans un arbre mort que durant l’existence de l’arbre. »

illustration: Lee Lai

Même si le recueil qualifie de « terrible cette manière d’être jointe et morcelée », on sent qu’il n’y a pas de réelle séparation, de division entre les éléments du vivant. Ce livre s’inscrit dans un long et large continuum entre « trahir et célébrer ».

« C’est un peu comment j’approche la vie. Non pas pour en faire une réalité plus poétique qu’elle ne l’est, mais le travail de vivre ou d’écrire c’est de célébrer ce qui est beau, divers, vivant et, en même temps, de trahir ce qui tue la vie, ce qui la réduit. Comme le racisme systémique, la suprématie blanche, le nationalisme. Je crois que ces notions trahissent la vie. Notre existence même utilise des systèmes destructeurs. Pourtant, on a le choix de poser des actions générant plus de vie, de beauté et d’amour. »

Pourritures terrestres nous parle de ces « anges occupés à pondre des planètes sous nos paupières« . L’écriture fouille tous les recoins de l’eau, l’air et du sol, mais s’élève souvent aussi, vers les jours à venir notamment: « je nomme futur ce qui tombe de mes nerfs en direction du ciel ».

Écologie

Toutefois, la poète qui étudie l’herboristerie reste inquiète. Iel écrit que l’esprit du monde est à jamais hospitalisé. L’inspiration lui vient quand survient une accumulation de questions sans réponses. Sa connexion au monde naturel est immense dans sa vie.

« Un sens profond unit tous les végétaux, mais aussi tous les être humains. Tout ça contribue, à mes yeux, à une écologie profonde, sensible, poétique, autant que vitale et économique. Je m’intéresse à notre relation au monde. J’ai l’impression que notre monde actuel est destructeur, aliéné par rapport à l’environnement. Je ne crois pas écrire des poèmes qu’on peut dire « politiques », mais pour moi l’écriture est une activité politique. C’est une prise de position. »

Comme l’est le fait même d’écrire d’ailleurs, de coucher sur le papier des mots et un langage qui appartiennent aussi à la vie dans son sens le plus biologique du terme.

« Certaines personnes sont très attachées à leurs textes, leurs mots, leurs virgules parfois, poursuit la poète. Moi j’invite le travail d’édition, les commentaires, la collaboration. Le travail d’écrire est toujours incomplet. J’envoie un manuscrit quand je n’en peux plus de le voir. Je ne suis pas attachée à l’objet, à l’écriture comme si elle s’inscrivait dans la pierre. L’écriture doit être sur quelque chose qui va mourir, qui va pourrir et qui va se transformer aussi. « 

En outre, elle ne se dit « pas attachée à être lue d’une manière ou de telle autre. On ne peut pas faire dire n’importe quoi à des écrits, mais on peut faire dire beaucoup. C’est toujours ce que j’ai voulu faire en écrivant. »

illustration: Lee Lai

Iel a travaillé avec une illustratrice qu’iel connaît bien, Lee Lai, pour accompagner son style organique. Les deux amies ont échangé sur le processus d’écriture, les images récurrentes du recueil pour aider l’artiste visuelle à créer des images empreintes de mouvement, « flottantes » en quelque sorte.

L’eau sous toutes ses formes, est d’ailleurs une image qui revient souvent dans pourritures terrestres. La poète y plonge sans hésiter, elle qui est « surtout de l’eau / mais encore plus le mouvement de l’eau « .

« laissez nous transporter en silence / la lourdeur vivante / d’un million de choses légères », écrit-elle encore.

Au monde – Inventaire

Contrairement à plusieurs poètes en début de carrière, le « je » est peu utilisé dans son premier livre écrit à 23 ans, Au monde – Inventaire. Toino Dumas, souligne cependant que toute son écriture est, en un sens, autobiographique.

 » Le ton impersonnel peut être confondu avec un éloignement de ma vie, mais pour moi, tout ce que j’écris vient d’un moment que je pourrais identifier à la journée même où je l’ai écrit. « 

Ce livre contient déjà toute la force de l’écriture poétique de Toino Dumas. Consciente de la violence du monde, même si « nous sommes là heureux d’être à la merci des métamorphoses ». C’est la démarche d’une nouvelle signature qui arrive avec des souvenirs, peurs, naïvetés, espoirs. Une volonté claire de faire partie des mondes minéral, végétal, animal, de les entendre, les voir, le sentirs loin de « la ville qui efface l’univers ».

On lit l’humilité de la poète qui veut apprendre, mais qui sait déjà qu’il y a « mille milliards d’autres poèmes », et qui cherche la lumière. « Dans le monde la lumière et la chaleur saignent amoureusement dans mes bras », fait-elle, bienveillante également.

« dans le monde, dans ma main un merle comme un caïeu du ciel s’éternise calmement, je le laisse vivre éternellement dans le calme, dans ma main, dans le monde »

animalumière

Le deuxième livre, animalumière, s’attache encore davantage à la nature riche et généreuse, autre qu’humaine. La poète se décrit en quête de lumière, « cette jolie faille qui s’élargit sans cesse« , et qui reste « la somme des états du monde alluvions des désirs sans territoire et des pesantes peurs ».

Le corps humain existe dans cette lumière animale. Réceptacle du désir, il respire à fond, se déploie, exulte.

« sur la lumière s’étendent nos intentions de naître, à tout moment, à rebours, à répétition / les formes que prennent nos corps éclairés de désirs / notre sous-culturelle envie de nous arrêter à chaque fontaine / attendre l’instant où refondre l’alliage / et que le corps commence à nouveau »

« Je me sens très proche du monde autre qu’humain. C’est une constante dans ma vie. Être très proche de la terre, du minuscule et du gigantesque, de jouer entre les différentes états d’observation, du micro au macro. »

Iel se situe quelque peu en marge de la poésie contemporaine qui tend à « proclamer le je, à exprimer l’ego, l’importance de soi ». Toino Dumas se considère, au contraire, comme un petit élément du grand tout.

« En fait, on est dans un moment historique où on devrait se tourner vers l’interconnectivité. On vit dans des écosystèmes, des environnements menacés. Ma poésie de porte vers ça avant tout. Naturellement. Dans ce livre, il y a une mobilité qui s’inscrit dans une dynamique de l’action. Dans le premier recueil, j’utilisais davantage l’énumération. Dans le deuxième aussi, ce mécanisme revient, mais dans une moindre mesure. Il y a plus d’interpellation. »

Dans animalumière, d’autres pronoms apparaissent, du « je » au « nous » en passant par tous les autres. Les choses ont changé, le monde a bougé, presque imperceptiblement, mais elle n’est plus seule : « nous sommes ces îles qui naissent pour être habitées« 


 » nos méthodes éhontées, pontes et pourritures, voyages encerclés de murailles pour la réunion des racines / j’ai un désir tendre comme un pied de montagne et une vision longue comme la nuit et j’appelle à l’aide et je crie de joie » page 56

animalumière

Le lézard amoureux, 2016

82 pages

 » dans le monde il y a la pointe sèche et cruelle du matin qui nous perpétue une journée encore pour le plaisir de nous voir irisés dans l’espace tremblant / dans l’espace il y a la lumière et avec elle la grâce qui se matérialise et l’horreur de voir révélé comme dans l’acide le champ de bataille, ce que la nuit nous a laissé comme après-guerre / dans le monde tout peut servir de civière / dans le monde guérir est un découpage de la lumière «  page 51

Au Monde – Inventaire

les éditions du passage, 2015

64 pages