LITTÉRATURE: L’avenir du futur

Les futurs ont de l’avenir et tous paraissent possibles si l’on pense aux crises qui se succèdent. Dans le recueil de nouvelles Futurs, sous la direction de Mathieu Villeneuve, lui et neuf autres écrivain.e.s ont imaginé ce qui pourrait survenir dans notre planète à la dérive demain, après-demain et plus loin encore. La revue LQ nous propose, de son côté, un autre excellent numéro intitulé Dystopies- Rêveries acides. Puis, nous porterons notre regard sur un maître du fantastique québécois, Alain Gagnon (1947-2017), qui a laissé derrière lui une œuvre importante quoique malheureusement méconnue.

Le futur a un bel avenir. Ce qui ne veut pas dire qu’il sera beau ou bon. En littérature, on le sent, notre époque d’incertitudes et d’inquiétudes de toutes sortes nourrit les imaginaires. Comme l’écrit Mathieu Villeneuve dans la préface de Futurs, le pertinent recueil de nouvelles qu’il a dirigé chez Triptyque : « L’anticipation nous rattrape; nous vivons dans des dystopies. »

On ne peut mieux dire tant l’on croit, tous les jours, devoir faire face à l’inédit, l’inattendu, l’invraisemblable. Et ce, à l’encontre de ce qu’affirment certains chroniqueurs moralistes, à savoir qu’eux – et le masculin exclut bel et bien le féminin ici – ne sont pas surpris, qu’ils le savaient, l’avaient dit ou prédit. Honnêtement, avouons-le, nous nous sentons tous fréquemment dépassés par ce qui arrive à notre planète en péril.

Les autrices et auteurs œuvrant dans les littératures de l’imaginaire, peut-être un peu moins. Elles et ils ne prétendent pas prédire l’avenir. Elles et ils se contentent de l’imaginer, de l’inventer. Pour faire rire, rêver, frissonner. Dans le rétroviseur, certains écrits des Verne, Shelley, Dick, Atwood, démontrent cependant qu’elles et ils avaient créé quelque chose que les esprits les plus pragmatiques n’avaient pas encore envisagé comme étant possible.

Non pas parce que ces écrivain.e.s ont des dons, mais en raison de la force de leur analyse de l’humain et de la nature. On aperçoit cette sensibilité dans plusieurs des 10 récits de Futurs qui abordent des thèmes comme la réalité virtuelle, la revanche, les addictions, l’avidité, le désir de la nouveauté ou de l’interdit, les regrets, les dépendances aux technologies, l’autodestruction… Que la nouvelle décrive des événements ayant lieu dans quelques jours ou dans des centaines d’années.

La première, Résurgence d’Ayavi Lake, se veut d’ailleurs un pied de nez à l’Histoire récente. Les survivants du futur font, dans ce cas, partie du peuple africain de la mer, les Lébous, provenant du berceau de l’espèce humaine. Ces derniers ont implanté leur laboratoire à Montréal, ville portuaire où la population dépérit. Mais les premiers peuples et les femmes prennent leur revanche en œuvrant pour un monde meilleur.

« Ken Bugul rejoindra la longue lignée de femmes porteuses de cette nouvelle humanité mi-homme, mi-esprit. Quant à Manitou, entouré de ses pairs cosmogoniques, il découvrira cette nouvelle terre sauvée de la folie destructrice. »

Même dans un futur lointain, comme dans Quelque chose de viral de Rich Larson, nouvelle traduite par Émilie Laramée, l’union de deux êtres demeure au centre du récit. Cette histoire à forte résonance actuelle décrit un univers où les virus représentent les dernières drogues à la mode. On s’infecte et on se contamine à qui mieux mieux dans le but de vivre le trip ultime et, éventuellement, celui de passer de l’autre côté du miroir.

C’est aussi d’addiction et de douleur, d’amour et de tromperie qu’il est question dans Chlorose d’Ariane Gélinas. Dans cent ans, pour combattre le spleen, le nec plus ultra sera de se faire extraire un membre ou un organe quel qu’il soit. Et sans ingérer d’anti-douleurs après l’opération, svp! Ce sport extrême ne convient pas à tous, toutefois, comme on le voit dans la vie d’un couple formé de deux hommes.

À l’opposé, mais pas si loin que l’on croit, la nouvelle de Patrick Brisebois, Libellules, nous parle de la mort d’un être cher. Tout prend l’apparence du réel que l’on vit ici et maintenant. La maison se vide, la veuve, inconsolable, se terre et finit par quitter les lieux. Mais disparaître n’est pas vraiment disparaître, comprendra-ton plus loin. Tout n’est pas qu’os et chair dans la vie après la vie.

Une vieille souillure de Simon Brousseau pourrait également se passer de nos jours. Le récit met en scène l’utilisation de drones avec ce que cela peut comporter de voyeurisme, d’espionnage, de trahison. Entre amis parfois.

Les derniers adieux de Mathieu Villeneuve traite également d' »éternité » en poussant vers des limites presqu’imnimaginables les expériences de réalité virtuelle. Comme dans son premier roman, Borealium Tremens, l’auteur sait mettre en scène divers malaises et questions morales qui nous titillent tous par moment. Notamment, la possibilité de jouer à être Dieu.

« Je vous ai faits, vous tous, comme vous êtes : des êtres connectés, résilients, courageux à face à notre avenir de plus en plus sombre. Je vous ai faits forts et unis. Je vous ai faits heureux. J’ai créé une technologie qui vous a guidés et soutenus dans toute votre vie. Pourquoi ne pas l’utiliser pour vous permettre de faire de votre mort l’ultime expérience de réalité virtuelle ? »

Chez Sylvie Bérard, les voyages dans le temps servent également à soutenir quelques réflexions morales au sujet du couple, de la sexualité, des questions de genres et de rapport entre le plaisir et le travail. Des sujets auxquels il est facile de s’identifier pour le peu qu’on soit ouvert ou queer. Ce qui revient à la même chose, non?

Bref, les nouvelles rassemblées dans Futurs parlent de celui de l’humanité comme si elle y était déjà. Entre le vraisemblable et l’imaginaire, les humains, mutants, robots qui les habitent nous disent que, peu importe ce qui adviendra, les sentiments et les émotions continueront d’être les mêmes. Les crises actuelles se prolongeant dans celles de demain ou en annonçant des changements sociopolitiques qui devront finir par émerger. Enfin, si l’on croit que le futur a un avenir.

Les dystopies dans LQ

« L’héritage dystopique de la littérature d’ici est riche, vivant », constatent d’ailleurs Ariane Gélinas et Annabelle Moreau dans le numéro 179 de la revue LQ intitulé Dystopies – Rêveries acides. Jean-Louis Trudel en dresse une courte historique dans ce dossier où l’on retrouve quelques autrices et auteurs de Futurs comme la pionnière Élizabeth Vonarburg

« Ce que je préfère retenir de la vision du monde en science-fiction, c’est la curiosité pour la différence. Il est peut-être plus urgent aujourd’hui – et bien plus difficile – de penser autrement notre relation à ce monde, à autrui et à nous-mêmes, que de vouloir tout rationnaliser au nom d’un Progrès conçu comme « le mieux-qui-est-le-plus », cet héritage idéologique de plus en plus fossilisé. », écrit-elle dans Les utopo-dystopies et moi.

De son côté, Ariane Gélinas constate « l’effervescence de la science-fiction québécoise » en interviewant six éditeurs de maisons spécialisées, tandis que que Jean-Michel Berthiaume décrit l’essor de la dystopie même dans les maisons généralistes. Et Virginie Fournier aborde la dystopie en B.D et… en poésie! Le futur inspirerait notamment la poésie de genre.

Ce fascinant dossier est complété par des créations d’Isabelle Gaudet-Labine, J.D. Kurtness et D. Mathieu Cassendo.

Alain Gagnon

Fantastique écrivain du fantastique, Alain Gagnon a écrit une quarantaine de livre de fiction et de poésie avant de mourir en 2017. Les récits et les époques se croisent dans les récits plutôt sombres de l’auteur né au Lac Saint-Jean. Les mystères de la forêt boréale nourrissent l’univers de la plupart de ses livres.

La grande qualité de son écriture et ses dons de conteur méritent qu’on s’y penche. Publié en 2019, son Gloomy Sunday est un recueil de nouvelles inédites sur lequel la maison Triptyque a mis la main. La maison d’édition a aussi remis en circulation un des sept autres titres d’Alain Gagnon qu’elle avait déjà publiée, soit Le truc de l’Oncle Henry, en format poche dans la nouvelle collection Alias.

Dans Gloomy Sunday, le narrateur raconte huit histoires qui lui ont été transmises par des gens vivant en Euxémie [voir entrevue avec le directeur de la collection Mathieu Villeneuve plus bas]. Cette contrée imaginaire est présente dans la plupart des écrits de l’écrivain, un territoire couvrant une grande partie du Lac Saint-Jean et du Saguenay.

Ce sont « des histoires vraies ou pas », précise le narrateur du recueil. C’est là toute la science d’Alain Gagnon, celle d’inventer et de faire croire à l’irréel avec ce sourire en coin qui ne le quitte jamais. Le premier texte Un gars de la marine est une mise en bouche et un avant-goût du reste du recueil. Le récit tourne autour d’un imprimeur désabusé, un geai bleu, une Ondine – une génie aquatique – et l’un des plus célèbres paquebots de l’histoire. Mais ne faisons pas plus de vagues avec cet amusant voyage dans le temps.

Avec La dame du parc, on plonge plus profondément dans le territoire euxémois et l’esprit de son créateur, entre rêve et (dé)raison. un détective du paranormal enquête sur une morte réapparue dans le Parc des Laurentides. En cours d’enquête, une autre disparition survient. Ce pauvre Rémi « vit dans une monde dont il ne comprend plus rien. Les événements s’entrecroisent, se contredisent. L’univers se défait. Tout lui échappe. »

L’Euxémie est un coin de pays dont on ne revient pas, en fait, pas avec toute sa tête en tout cas. Colette Sinclair va l’apprendre à ses dépens en quittant la métropole qu’elle ne peut plus supporter. Elle aboutit dans un motel où la nuit fait entendre de bizarres de bruits dans la forêt du Nord. L’endroit est hanté par des souvenirs tragiques, voire un univers où « existeraient dans une dimension contiguë à la nôtre, des êtres qui sonderaient nos mémoire , notre monde émotionnel ». On se rapproche ici de la physique quantique.

En deux mots, Alain Gagnon écrit merveilleusement. Un conteur naturel doublé d’un imaginaire sans fin. À (re)découvrir.

Reconnaissance

Mathieu Villeneuve, directeur de la Collection « Satellite » chez Triptyque

Q: Comment expliquer qu’Alain Gagnon ne soit pas davantage connu?

R: Alain a commencé tôt sa carrière vers la fin des années 60. Il est resté un peu cloisonné à la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il a gagné des prix au Salon du livre à quelques reprises là-bas, mais il n’a jamais été finaliste pour des prix en dehors de la région. Même en littérature de science-fiction et de fantastique, il est sous-estimé. Il y a une redécouverte en ce moment à Montréal et ailleurs. Malheureusement, Alain n’est plus là pour parler de son œuvre, mais je sens qu’il y a un vent de reconnaissance qui commence à souffler.

Q: Vous-même le connaissiez-vous?

R: Je l’ai connu en lisant Le truc de l’Oncle Henry en 2016, grâce à Maxime Raymond Bock qui me l’a recommandé. Le livre m’a troublé. Comme beaucoup de gens de ma génération, je ne le connaissais pas et j’ai vécu cette lecture comme une épiphanie. Depuis, j’ai lu sept de ses livres les plus récents qui parlent de l’Euxémie avec des personnages récurrents qui explorent le paranormal ou vivent dans des mieux obscurs, parallèles, des univers peu explorés en littérature québécoise. J’aurais aimé le rencontrer, mais il est décédé au moment où je publiais mon premier roman.

Q: C’est vrai que ça fait penser à votre Borealium tremens qui se déroule aussi en Euxémie, ce territoire couvrant le Saguenay-Lac-Saint-Jean. Puis, comme chez-vous, on retrouve un peu dans tout dans ses livres: science-fiction, fantastique, étrange sans que ce soit totalement désincarné… Avec cette publication et d’autres, on note que ça bouge beaucoup dans le milieu de l’édition, en tout cas chez Nota Bene et Triptyque.

R: Oui, on fonctionne beaucoup par collections avec plusieurs directeurs littéraires. Pierre-Luc Landry gère la collection Queer. J’ai fondé Satellite et Catherine Côté s’occupe de la collection Policier, Nicholas Dawson de la poésie. On est un sorte de collectif de directeurs littéraires avec une grande diversité éditoriale où l’on essaie de décentraliser la pensée et de proposer une vision plus élargie, ce qui est rare au Québec.

Le truc de l’oncle Henry

Alain Gagnon

Nota bene (Alias)

238 pages

Gloomy Sunday

Alain Gagnon

Triptyque (Satellite)

330 pages

Futurs

Sous la direction de Mathieu Villeneuve

Triptyque (Satellite)

228 pages