Théâtre : Carmen Jolin ou comment réussir sa sortie

Carmen Jolin, photos: Gaelle Leroyer

Carmen Jolin peut quitter la direction artistique du Théâtre Prospero la tête haute. En 12 ans, elle a bellement encouragé la création et les artistes d’ici tout en nous faisant découvrir des dramaturgies incontournables venues, entre autres, d’ailleurs. Nous avons profité d’une entrevue à propos de son dernier-né pour lui lever bien haut notre chapeau.

La dernière saison de Carmen Jolin à la tête du Prospero, c’est pur jus non fait de concentré. Contituité, audace, découverte, réflexion du temps présent…

Voyons voir. Cet automne, la reprise d’une grande réussite artistique : Platonov amour haine et angles morts d’après Tchekhov dans une mis en scène d’Angela Konrad, précédée d’une alliance avec le Festival international de la littérature qui présente des spectacles travaillés en labo au Prospero. Puis à l’hiver, quatre dramaturges incontournables sur la scène mondiale: Roland Schimmelpfennig, Martin Crimp, Fabrice Melquiot et Sarah Kane.

 » Quatre créations pour le Prospero [incluant la nouvelle version de Platonov] c’est énorme, explique Carmen Jolin, mais on ne pouvait en présenter plus à l’automne en raison de l’incertitude. Platanov, ça fait deux ans qu’on voulait le refaire, mais dans une adaptation de Michel Tremblay. Il a beaucoup aimé la pièce et il s’est entendu avec Angela pour le faire dans la langue d’aujourd’hui. »

Voilà un mariage surprenant, bien représentatif de l’esprit de la directrice artistique. Le mariage parfait, à nos yeux, aura lieu ensuite en février. L’affiche fait rêver : un texte – Quand nous nous serons suffisamment torturés, 12 variations sur Pamela de Samuel Richardson – d’un dramaturge majeur, le britannique Martin Crimp, mis en scène par Christian Lapointe et interprété par Céline Bonnier et Emmanuel Schwartz.

 » C’est un texte puissant et caustique sur les relations homme-femme abordé sous un angle bien particulier avec des répliques qu’on n’entend plus souvent au théâtre et porté par deux grands interprètes réunis pour la première fois sur scène. »

Quand nous nous serons suffisamment torturés, texte de Martin Crimp, traduction et mise en scène de Christian Lapointe, avec Céline Bonnier et Emmanuel Schwartz, photo: Matthew Fournier

Hiver

Avant cette fin d’hiver au Prospero, toutefois, un autre texte intéressant – Solstice d’hiver, de l’Allemand Roland Schimmelpfennig (auteur de l’excellent Le royaume des animaux présenté au Quat’Sous en 2016).

« C’est une critique de la société de maintenant, comique, très en phase avec la montée du fascisme actuelle. C’est l’histoire d’un couple en déconfiture qui a vécu dans l’opulence et qui ne voit pas les vrais enjeux qui se passent autour d’eux. Cette présentation est l’aboutissement du pôle Montréal-Toronto qu’on développe avec le metteur en scène Joël Beddows depuis trois ans. »

Collaboration, alliances, solidarité. Cela sera le fait également d’un solo interprété par Sophie Desmarais. Il s’agit d’un texte de Fabrice Melquiot, The One Dollar Story – dont on avait aimé Le poisson combattant en 2018 au même endroit – mis en scène par Roland Auzet.

« C’est vraiment beau. Cela a été préparé en plein COVID et à distance l’an passé. Le projet était assez fort pour tenir tout le monde ensemble. Ça va être retravaillé maintenant en personne. Fini les échanges entre Sophie et Roland à 3 000 kilomètres de distance. »

En fin de saison, le Prospero accueillera le retour de Sophie Cadieux dans 4.48 psychose, le percutant texte de Sarah Kane mis en scène par Florent Siaud.

À l’opposé, avant cette saison en deux temps donc, Territoire de paroles offre deux textes préparés pendant la pandémie et qui trouveront leur piste d’atterrissage leur place dans le cadre du Festival international de la littérature : La fin de l’homme rouge, « c’est tiré d’un livre de 500 pages sur le passage du communisme au capitalisme sauvage, un portrait fantastique » et Akuteu un texte que Soleil Launière avait commencé à l’école de théâtre. C’est une parole personnelle qui rend compte de son vécu d’Innue »

Voir autre texte: https://mariocloutierd.com/2021/08/24/litterature-beau-et-long-fil-a-derouler/

Ailleurs et ici

Mayday Maysday… Mélanie Demers deux fois à l’Agora de la danse en 2021-2022. Après la reprise de La Goddam voie lactée cet automne, la nouvelle création de la chorégraphe, Cabaret noir, ayant aussi fait l’objet d’un laboratoire au Prospero, sera présentée au printemps prochain. Mélanie Demers continue d’explorer les liens entre danse et théâtre ici avec les interprètes Vlad Alexis, Florence Blain Mbaye, Stacey Désilier et Anglesh Major.

« Chacun des participants fait une sorte de témoignage personnel au sujet d’une souffrance liée au fait de ne se voir nulle part dans la société. C’est très beau », note Carmen Jolin. Ce sera présenté à l’Agora de la danse.

La salle intime reprendra vie en également 2022 avec quatre spectacles traitant des enfants et de la famille. Serait-ce là un signe des temps où le dernier refuge serait celui des proches et très proches?

« C’est assez fins comme textes, note-t-elle. L’âge du consentement est un texte anglais qui parle d’un meurtre commis par un enfant. Notre petite mort, un premier texte de la comédienne Émilie Lajoie, sur les rêves que certains parents projettent sur leurs enfants, qui sera mis en scène par Sophie Cadieux. À toi, je peux tout dire d’Hugo Turgeon aborde sa relation avec sa mère et les femmes d’autres générations. Pour finir, on aura Le fils de sa mère de Julien Storini et Louise Dupuis. Julien est Français et nous parle de la difficile coupure des liens familiaux. »

Après 12 ans de direction artistique et 30 ans au Prospero comme lieu, Carmen Jolin, d’ailleurs, ne quitte pas sa famille : le théâtre et le groupe La Veillée. Elle appuiera le nouveau DA Philippe Cyr dans ses tâches tout en profitant de plus de temps pour elle. Enfin!

« J’ai eu un plaisir réel et important à faire ce que j’ai fait, mais c’est gros assumer les directions générale et artistique. Ça m’apportait beaucoup. J’avais besoin d’avoir un rythme différent. Juste flâner et paresser par exemple. Je suis sereine. Philippe [Cyr] est très dévoué à son travail », conclut-elle.


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