Catégorie : Littérature

Littérature: Fiction

Le premier roman du poète et directeur littéraire au Noroît, Patrick Lafontaine, s’intitule simplement Roman. Comme dans « fiction » ou encore dans le prénom d’un personnage du livre. Il n’y a rien de simple puisque tout se dédouble à l’infini. Cet objet littéraire fort particulier, publié aux Éditions Pleine lune, raconte un périple apparemment hyperréaliste, mais aussi intérieur que poétique. Dépaysement garanti. Captivant.

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Littérature: Amour soleil

L’été sera amoureux ou ne sera pas. Voici Ben Aïcha, roman au sujet d’un amour interdit du 17e siècle mettant en scène deux personnages issus de l’histoire – Ben Aïcha et Marie-Anne de Bourbon – entre lesquels Kebir Ammi a astucieusement tissé une passion absolue. Un récit écrit dans une langue savoureuse et d’une actualité surprenante. Une très belle prise d’édition de la part de Mémoire d’encrier.

Abdallah Ben Aïcha est devenu ambassadeur du Maroc auprès de Louis XIV en 1698. Amiral et ancien corsaire, l’homme parle anglais et espagnol, mais pas français. Il a pour mission de signer avec la France un « accord pour éviter la capture des musulmans par les navires français et de libérer les esclaves musulmans employés dans les galères », selon Wikipédia. Accord, il y aura en 1767, longtemps après la mort de Ben Aïcha.

Marie-Anne de Bourbon était la fille de Louis XIV, dit le Roi-Soleil, mariée à l’âge de 13 ans au prince Louis-Armand de Bourbon-Conti qui meurt en 1685. La princesse de Conti était si belle, semble-t-il, que le sultan du Maroc Ismail Ben Chérif « en tombe amoureux sur la simple description de son ambassadeur [Ben Aïcha] et la fait demander en mariage, ce que Louis XIV refuse poliment » (Wikipédia).

Il n’en fallait pas plus pour inspirer l’écrivain Kebir Ammi, auteur d’une quinzaine de romans, essais et pièces de théâtre. Il invente un récit astucieux, tout à fait crédible même si inventé, où le destin des deux amoureux s’entremêle à l’histoire des relations entre les deux pays. S’inscrivant dans des événements bien documentés, l’intrigue regorge de personnages secondaires qui ont réellement existé.

Le reste et le plus important, c’est l’histoire d’une passion entre un homme et une femme qui les brûle et les emporte. Un amour interracial qui pourrait éclore aujourd’hui ou demain dans une France où ce genre de relation reste controversé si l’on pense au repli identitaire et délétère du moment. Un climat, par ailleurs, pas si étranger à celui de la Nouvelle-France actuelle à bien des égards.

 » Émilie de Choin lui sembla si profondément meurtrie. Il [Ben Aïcha] la supplia mais elle ne parvint jamais à finir sa phrase. Pensait-elle à ses origines, à la couleur de sa peau, à sa naissance dans le dénuement? Pensait-elle à toutes ces choses que sa formidable ascension ne parviendrait jamais à faire oublier?

Dites que c’est ça, dites que ce pays a une trop haute opinion de lui-même, dites que je suis presque noir et qu’il est blanc, dites qu’il est chrétien et que je suis un sauvage né dans une religion insensée, dites que je suis un homme qui ne saura jamais trouvé sa place parmi les gens de votre nation.

Il ne dit rien. Mais c’est cela qu’il aurait aimé dire. Cela et rien que cela. C’est cela qu’il aurait aimé dire à mademoiselle de Choin, pour qu’elle le rapporte, au besoin, à ceux qui veillent au grain et dictent leur conduite aux gens pour éviter que le royaume de France ne perde son âme et ne se délite dans l’inconséquence de l’amour! »

Kebir Ammi décrit dans une langue suave et élégante, imitant par moment le vocabulaire et le style de l’époque, cet amour interdit. Certes, il ne s’agit pas d’un drame nouveau. Bien des histoires de couples ne devant pas être, ou socialement inacceptables, ont été racontées depuis toujours. La maîtrise du romancier est telle, cependant, qu’il convainc sans effort. La trame est ficelée habilement, le style parfaitement agencé. Un délice d’écriture.

Et le message de liberté du romancier est clair. Au-delà des conflits, des guerres, des haines raciales ou religieuses, des malentendus historiques ou des chimies de peau, les sentiments humains peuvent, un seul instant qui vaut parfois l’éternité, l’emporter. Comme lecteur, on veut, on a désespérément besoin d’y croire.

Ben Aïcha est un roman d’espoir. Un récit pour un temps de réconciliation. De réflexion au sujet de ce qui nous unit plutôt que ce qui nous sépare. Une utopie probablement, mais, tout de même, un espace ensoleillé et réconfortant à partager.

Littérature: Bouger ou mourir, telle est la question

Le premier recueil de nouvelles du poète Mattia Scarpulla suit le chemin déjà débroussaillé par cette écriture singulière qui se promène entre l’Italie et le Québec. Au propre et au figuré puisque les contrées ne renvoient parfois qu’à l’imaginaire. Ses histoires ont la bougeotte comme ses personnages quelque fois perdus entre l’insouciance adolescente et un âge adulte peu attirant. L’auteur possède un esprit et un style vivifiants.

Littérature: Cassie Bérard se joue du chat et de la souris

Le troisième roman de Cassie Bérard, La valeur de l’inconnue, décline la démarche singulière de l’autrice vers des modes narratifs à la fois étranges et exultants. Lire Cassie Bérard relève d’un plaisir intellectuel et littéraire immense. La valeur de l’inconnue parle de notre monde binaire, mais infini, porté par des personnages contradictoires, qui souffrent. C’est un roman dense, philosophique. Une narration extrême. Les yeux félins et la plume précise de Cassie Bérard nous guident dans un jeu dont on ne comprend les règles qu’à la fin, encore que… La romancière se joue, dans le fond, et du chat et de la souris. Entretien fascinant sur les paradoxes de l’écriture et de la lecture dans un univers quantique.

Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

Littérature: La femme invisible

Au milieu des vivants, Josée Bilodeau

Au milieu des vivants est un roman touchant, troublant parfois, au sujet d’un deuil difficile. La narratrice a perdu son amant. Elle fuit au Mexique pour retrouver, peut-être, un sens à la vie. Pour se retrouver dans tous les cas.

Le cinquième livre de Josée Bilodeau traite d’invisibilité. La maîtresse d’un homme mariée est invisible dans la vie et après sa mort. Elle est celle qui aime à s’en oublier. Elle est amour. On pourrait croire que c’est beaucoup, mais c’est si peu aux yeux des autres, du reste du monde. Presque rien, sinon un coup d’œil furtif, une impression de déjà-vu.

Après la mort de son amant, un homme marié dont la famille ignore tout de son existence à elle, la narratrice est submergée de douleur, un mal profond qu’elle ne peut, pourtant, que vivre seule afin d’éviter de faire sombrer encore plus de vies autour.

Une injustice presque. Elle vivait corps et âme un amour fou qu’on lui a enlevé sans crier gare.

Elle décide donc de partir un temps indéfini au Mexique, pays qui sait si bien vivre avec ses morts. Le choix n’est pas anodin. Elle y a des amis. Elle expérimente déjà avec les fantômes, le sien et, bientôt, ceux des autres.

« Le temps s’étire, se contacte puis s’arrête. Je pénètre dans les salles du Musée d’anthropologie sans suivre d’ordre logique. Dans toutes les cultures qui ont bâti ce pays, l’imagerie de la mort se déploie en mille trésors: crânes recouverts de pierreries, masques colorés, costumes de cérémonie funèbre et parures; récits de limbes ou de revenants, vénération de la grande faucheuse, cultes chamaniques dans les églises coloniales de villages indigènes. La beauté et l’opulence écrivent un dialogue sans fin avec la mort.

Je cherche la partie de moi qui pourrait l’accepter, la vénérer ou même la moquer. Je ne trouve pas »

La narratrice entre dans une sorte de dialogue métaphysique avec l’homme qui lui manque jusqu’aux os. Elle écoute le nouveau pays aussi. La porte s’ouvre quelque peu. Elle attend la main tendue, la douceur, le partage. Et dans ce Mexique si festif, si vibrant, elle ressent pleinement l’absence de son amant, mais le perçoit, parfois, comme s’il vivait encore.

Des indices parsemés dans le récit nous font voir cette femme endolorie comme un spectre. Elle reprend son souffle, toutefois. Elle n’oubliera jamais le temps amoureux, mais, peut-être pourra-t-elle « revivre » le sublime connu avec son amant.

« Parfois, je ne sais plus ce qui est vrai, ni même si nous avons existé. »

Alors qu’elle reste ce fantôme aux yeux de tous, les pensées des vivants finissent par la rejoindre. Elle restera en contact avec son amant et ce sera de plus en plus une « presque » joie, la célébration de ce qui respire encore et souffle dans son cou.

Même si on la sent prête à rejoindre le défilé des âmes perdues, sa douleur fait place peu à peu à une timide renaissance, le fait d’être au monde malgré tout. À l’aide de chapitres et de phrases courtes, d’une prose élégante et sensible, Josée Bilodeau nous fait valser entre les vivants et les morts.

On referme le livre et on fixe l’œil qui nous fixe tout autant sur la couverture. Menaçant, au milieu de zébrures. Un regard fâché, même. Et si vivant.

Josée Bilodeau, Au milieu des vivants, Hamac, 142 pages.

Littérature: En mémoire de Jean Royer (1938-2019)

Jean Royer, photo: Louise Leblanc

VEILLE POUR LE VEILLEUR

Le poète, essayiste, éditeur, chroniqueur et journaliste Jean Royer, qui vient de nous quitter, laisse derrière lui des idéaux poétiques qu’il a défendus toute sa vie dans ses recueils et essais, anthologies et même ses critiques. Voici quelques extraits de cette oeuvre luxuriante dédiée à la transmission du trésor poétique québécois.

Avant l’autre nuit, Le Noroît, 2015

« Chaque poème

Donné

Multiplie

La question d’être

Ce que tu comprends

Tu le perds

Et tu es

Hors de toi « 

La voix antérieure, Paysages et poétiques, Le Noroît, 2014

« Aujourd’hui la guerre envahit nos pensées. Mais la poésie nous garde au cœur de la parole, là où la paix est encore possible. »

Le poème debout, l’Hexagone, 2014

« Le veilleur

à Robert Melançon

Le Veilleur habite la vérité de l’arbre

la frondaison du clair-obscur

Il interroge à la cime des mots

les feux de l’existence

le désir d’être là, de faction

mémoire de vivant

il guette une parole d’aube

jusqu’au point de rencontre

de son orbe avec le monde

Le Veilleur invente notre espérance. »

Poèmes de l’écoute, Écrits des Forges, 2011

« La poésie

Elle est mère, elle est père, elle est monde et toi, elle est ton souffle de vie en forme de question, elle t’accompagne jusqu’au bout du chemin, elle est l’enfant, elle est l’autre, elle est ce que tu donnes ce que tu prends, elle est gratuite, la parole que tu bois, le langage qui te renouvelle, la couleur du ciel et le secret des mers, la respiration des fleuves et le cri des villes, elle habite les trous noirs du temps et l’infini silence qui unit les vivants et les morts, elle est la vie autour de toi, elle nie toute barbarie, elle aime si tu l’aimes, elle est en toi si tu l’entends, elle est là si tu la vois, elle danse, elle parle, elle pense, elle chante, elle est là, elle est. »

L’amour même, Le Noroît, 2007

« L’amour cet inconnu 
Se fraie un chemin 
Depuis l’enfance des étoiles 
Et le ciel comme une main 
Réchauffe le cœur 
Des amants aveugles. 
L’amour porte le secret 
Des corps jusqu’à l’âme 
L’éternel présent 
Quand la pierre se délite 
Au fil de l’eau »

Jour d’atelier, Le Noroît, 1984

« Questionne, pour voir.

La neige, c’est ton visage.

L’eau, c’est ton corps de poésie.

Réponds à la nuit.

Et la mer ton désir.

Quelle musique t’habite ?

Regarde devant toi.

La lumière te précède

Le poème te traverse. »

Littérature: Se fondre dans le paysage

Le deuxième roman de l’Islandais Gyrðir Elíasson que publie La Peuplade, Au bord de la Sanda, nous ramène en pays de connaissance. Après la faune imaginaire du petit Sigmar dans Les excursions de l’écureuil, le romancier explore la flore inspirante d’un peintre à l’automne de sa vie. Un  magnifique récit contemplatif sur la solitude et la mort. 

Publié en 2007 en Islande, Au bord de la Sanda fait penser au très beau roman Sweetland du Terre-Neuvien Michael Crummey. Vastitude, paysage non pas de fin, mais de début du monde en présence d’un homme solitaire vivant une certaine paix intérieure, malgré les nombreux remous du climat et de la nature sauvage autour de lui.

Gyrðir Elíasson place en quelque sorte une caméra sur l’épaule d’un peintre anticonformiste qui, dans un monologue intérieur, nous glisse des confidences à l’oreille . L’artiste vit dans une roulotte en pleine nature sur le bord de la rivière Sanda, en Islande. Il côtoie quelques vacanciers estivaux qui ont aussi leur propre caravane, mais le peintre, lui, y est à demeure. Et seul, très seul.

L’homme souhaite se consacrer entièrement à son art de peintre paysager. La Terre de Glace semble le combler avec ses ressources naturelles: une forêt, la toundra, un cours d’eau calme. L’Islande est une île de volcans et de rivières nées de l’ère de glaciaire. Un lieu propice à l’introspection et aux questionnements existentiels.

Pendant le récit, le narrateur reçoit quelques visites: un collectionneur d’art arrogant, son fils inquiet, le garde forestier. Ces fréquentations, toutefois, l’indisposent. Il préfère, de loin, observer la nature ou en faire carrément partie.

Et nous avec lui. Grâce à un texte descriptif et attentif, écrit au présent, nous nous fondons dans le paysage, dans cette contrée rude, mais belle comme les glaciers qui l’abreuvent. Le peintre en rêve la nuit, le jour. Peut-être ne fait-il que cela? Il lui arrive d’ailleurs de douter de ce qu’il fait, voit et entend.

« La luminosité à l’intérieur est plus blanche que d’habitude à cause de la neige au dehors; c’est une clarté froide et inhumaine. » Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda

Solitude

Ce récit suscite des frissons occasionnés par la profonde solitude du narrateur tout en ouvrant nos sens à ce qui l’entoure, au seuil d’une étendue sans fin, presque vierge. Le narrateur et le lecteur contemplent un espace inimaginable, impossible à limiter à un seul tableau, quelque chose comme le seuil de l’au-delà.

Loin des bruits de la ville et des rumeurs mondaines, Gyrðir Elíasson a écrit un superbe roman des origines, comme un portrait des premiers hommes, abrasifs d’un côté, mais, sur l’autre face, aussi polis que les pierres du Nord. Dans ce roman émouvant, il émerge une sagesse nourrie du territoire lui-même.

La narrateur fait partie de ces humains occupés à survivre, mais qui éprouvent cet urgent besoin de créer. À l’aide de tout ce qu’ils respirent, voient et entendent, ils peuvent rêver mieux. Cet espoir, nous le partageons tous à un moment ou un autre de notre folle vie urbaine. Tout quitter, respirer, exister.

Et même si l’imagination semble surnager, parfois, dans un esprit divaguant, personne ne pourra s’emparer de cette liberté. Jamais.

« Sans aucun doute suis-je égoïste aussi, et mieux loti en étant tout seul. Les peintres ne peuvent s’intégrer nulle part, même s’ils s’y efforcent. Le fait de transférer ce qui vous passe par la tête sur une toile n’est tout simplement pas pris au sérieux au-delà d’un certain point, et c’est peut-être la réaction normale d’une société qui vise, ouvertement ou pas, à une réussite matérielle. Non loin d’ici, en amont, près du volcan, une rivière tumultueuse a été domestiquée au profit de cette société, transformée en énergie électrique et en finances. Le plus honnête serait sans doute, pour nous les hommes, de reconnaître à quel point nous sommes malhonnêtes. »


Gyrðir Elíasson, Au bord de la Sanda, Traduit par Catherine Eyjólfsson, La Peuplade, 160 pages

Littérature: France Vézina et l’avenir du monde

En 50 ans d’écriture, France Vézina s’est faite rare. Chaque offrande de sa part s’avère donc un cadeau tombé du ciel. La poète, dramaturge et romancière (Osther, le chat criblé d’étoiles) marche, d’ailleurs, toujours la tête en l’air, tentant de capter l’indicible. Avec Le génie de l’enfance, paru à l’automne, elle démontre encore une fois sa pertinence, son extrême sensibilité et sa foi en la force des enfants pour sauver le monde.