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Littérature: Cassie Bérard se joue du chat et de la souris

Le troisième roman de Cassie Bérard, La valeur de l’inconnue, décline la démarche singulière de l’autrice vers des modes narratifs à la fois étranges et exultants. Lire Cassie Bérard relève d’un plaisir intellectuel et littéraire immense. La valeur de l’inconnue parle de notre monde binaire, mais infini, porté par des personnages contradictoires, qui souffrent. C’est un roman dense, philosophique. Une narration extrême. Les yeux félins et la plume précise de Cassie Bérard nous guident dans un jeu dont on ne comprend les règles qu’à la fin, encore que… La romancière se joue, dans le fond, et du chat et de la souris. Entretien fascinant sur les paradoxes de l’écriture et de la lecture dans un univers quantique.

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Littérature: Peindre sa vie

Ma vie en peintures est le premier roman de l’Argentine Maria Gainza. Critique d’art, la néo-écrivaine pose un regard éminemment personnel sur la peinture pendant qu’elle peint sa vie de façon originale et drôle. Un récit savoureux pour les yeux et le cœur.

L’art est fécond. L’art inspire. Aux yeux de la romancière Maria Gainza, la peinture lui a donné une profession, mais plus encore, une grille d’analyse, un canevas sur lequel projeter sa propre expérience. Dans Ma vie en peintures, la narratrice se raconte, de l’enfance à l’âge adulte, à travers des tableaux et des peintres illustrant ses propres émois, ses propres questionnements, sa raison d’être..

C’est un livre écrit sur le mode de la confidence, mais l’autrice ne cherche jamais à se cacher ou à se justifier. Bien au contraire. La peinture l’aide à expliquer sa pensée, ses relations avec ses proches, ses vérités et mensonges, ses passions. 

Maria Gainza effectue ce parcours de vie accompagnée de tableaux qu’elle a vus en personne, surtout dans les musées de Buenos Aires. Des œuvres d’artistes souvent connus, mais pas nécessairement une représentation de leur travail le plus universellement salué. 

Sept reproductions de tableaux, dont des œuvres de Courbet, Toulouse-Lautrec et Rousseau, s’intercalent dans son récit de vie. Elle aborde également le travail des Rothko, Monet, Le Greco, entre autres. La jeune femme lit aussi beaucoup: Duras, Keats, Plath, Dante.

Rien d’élitiste pourtant, ni chez elle ni dans son appréciation très crue, parfois intrusive, de la vie des artistes. La narratrice avoue aussi ses penchants pour la culture populaire: le groupe The Ramones et la série télé américaine Charlie’s Angels, par exemple. Elle sait rire de sa vie avec humilité et raconter l’histoire des tableaux qui l’ont marquée avec sagacité.

« Qui sait, peut-être t’es-tu convaincue, étant donné ta progressive et alarmante tendance à vivre chaque jour avec moins que la veille, que tu n’as pas besoin de grands avions ni de grands chefs-d’oeuvre dans ta vie. Cézanne disait: ‘La grandeur finit par lasser. Il y a des montagnes qui, lorsqu’on se trouve devant elles, nous donnent envie de crier: Bordel de merde! Mais, au quotidien, une simple colline vous suffit amplement.’ Ta ville est une plaine grise mais de temps à autre les nuages se dispersent et quelque chose émerge au milieu du néant. Certains jours où le ciel est limpide, comme aujourd’hui, tu réussis à le voir de ta fenêtre. C’est une petite colline surmontée d’une auréole nuageuse. »

Ma vie en peintures est un cours inédit d’histoire de l’art. Sans prétention, toujours bien argumenté. Cette fiction autobiographique s’avère un premier livre rafraîchissant eu égard aux autofictions souvent narcissiques qui nous inondent.  Tout est dans l’angle, le regard, la posture.

Le deuxième roman de Maria Gainza, La luz negra (La lumière noire), où elle s’attaque aux faussaires en art visuel, a été publié en espagnol en 2018 lorsque paraissait son premier en français. Ma vie en peintures était d’abord paru en 2014 sous le titre Mi nervio optico (Mon nerf optique).

Osons souhaiter que la traduction de La luz negra nécessitera moins de quatre années. 

« Le problème de Rothko est que l’angoisse le faisait parler. Il oubliait que les éléments les plus puissants d’une oeuvre sont souvent ses silences, et que, comme on dit ici, le style est une façon d’insister sur autre chose. Il est possible que regarder un Rothko relève d’une expérience spirituelle mais d’une sorte qui n’admet as la parole. Comme aller voir des glaciers ou traverser un désert. Rarement l’inadéquation du langage se fait plus patente. Devant Rothko, on cherche des phrases bien tournées mais on ne trouve que des balbutiements. Ce qu’on aurait envie de dire en réalité, c’est « putain de merde ». »

Maria Gainza, Ma vie en peintures, traduit par Gersende Camenen, Gallimard, coll. Du monde entier, 177 pages.

FTA: L’humanité

Soifs matériaux est présentée à Espace GO jusqu’à lundi.

Soifs matériaux de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin est un spectacle immense, un condensé puissant de l’oeuvre humaniste de Marie-Claire Blais.

Un spectacle de quatre heures, c’est à la fois beaucoup et peu. Beaucoup si l’on considère les défis dramatiques posés par un texte littéraire qu’assument avec intelligence tous les artisans de la pièce, mais peu aussi, si l’on ajoute dans l’équation l’univers complexe développé dans les 10 romans qui forment le « décalogue » entrepris il y a plus de 20 ans par la romancière québécoise.

S’il n’y a pas, à proprement parler, de commandements dans Soifs, on pourrait en retenir un qui ressemblerait au « aimez-vous » christique, une sorte de vœu et d’espoir de la grande romancière pour « que notre joie demeure », comme dit le personnage de Vénus. À l’exemple de tous les autres, la jeune femme possède ses parts d’ombre même si elle en appelle de tout son cœur chantant à une fête pour tous.

C’est le lieu de Soifs matériaux qu’ont délimité Denis Marleau et Stéphanie Jasmin dans leur mise en scène. Une maison au bord de la mer où se rassemblent et se déposent toutes les voix humaines. Après une introduction de certains personnages principaux, comme Renata et Daniel, le récit englobera peu à peu une vingtaine d’autres récitants et autant de visions parallèles. Des voix qui s’entrechoquent parfois, mais qui sont surtout, chacune à leur façon, à la recherche de sens.

Le monde décrit par Marie-Claire Blais, et respecté à la lettre dans le spectacle, est celui d’aujourd’hui. Le caractère prémonitoire de l’oeuvre nous rattrape plusieurs fois durant la représentation. Un exemple: la romancière québécoise a écrit Soifs, le premier roman de la série, avant que les images du petit rescapé de la mer Elián González, déchiré entre ses familles américaine et cubaine, – à qui fait penser le personnage de Julio dans la pièce – n’émeuvent le monde entier.

On reconnaît les grands artistes à une esthétique et une vision, certes, singulières de l'(in)humanité, mais aussi à un sixième sens aiguisé qui attrape dans le plus infime de l’air des tragédies à venir: tueurs en série, remontée de l’extrême droite américaine, du racisme et de la misogynie, problèmes environnementaux, périls des migrants, etc. C’est ce à quoi on assiste dans Soifs matériaux.

Personne n’écrit comme Marie-Claire Blais. Ni en littérature, ni au théâtre. Denis Marleau et Stéphanie Jasmin l’ont bien compris. Les personnages de la pièce parlent à la troisième personne, ce qui permet le déploiement de la portée philosophique et du souffle poétique du matériau d’origine. Les vidéos impressionnistes en arrière-plan ajoute une texture pertinente au récit et les éclairages aux couleurs de l’intellect nous gardent dans un cocon où la pensée est constamment en mouvement.

La fluidité de la parole de la romancière, pratiquement sans ponctuation à l’écrit, est transposée à la scène de façon sensible. Lire Marie-Claire Blais, ou l’entendre sur scène, c’est avoir l’impression d’une seule et même voix répartie en dizaines et centaines de composantes, en autant d’expériences troublantes, joyeuses, désespérées ou résilientes. Des voix distinctes partageant, toutefois, un même bateau à la dérive.

Les personnages bien définis par le texte et la mise en scène n’enlèvent rien au fait qu’il s’agit d’une partition extrêmement difficile à interpréter. Il est d’autant plus agréable de la voir couler de source dans la bouche d’interprètes extraordinaires. Quand peut-on rêver de faire jouer ensemble des talents comme ceux d’Emmanuel Schwartz, Anne-Marie et Sophie Cadieux, Fayolle Jean, Dominique Quesnel, Marcel Pomerlo, Sébastien Dodge, Christiane Pasquier, notamment?

Celles-ci et ceux-là, interprètes, metteurs en scène, musiciens et concepteurs ont réalisé un grand moment de théâtre basé sur la parole unique de Marie-Claire Blais, d’ailleurs présente dans la salle lors de la première vendredi soir.

Dira-t-on aride ici ou monocorde là? Disons simplement que Soifs matériaux existe heureusement à l’abri des facilités du moment et résiste aux diktats du divertissement à tout prix et à tout instant.

C’est une invitation lancée à l’imagination du public avec comme objectif de transcender toutes les soifs de justice, de vengeance, de paix, d’amour, de spiritualité, de mort ou de sexe également. Ces femmes et ces hommes pétris de contradictions, braves et faibles, passionnés et froids, sont totalement imparfaits. On peut qu’espérer que leur humanité survivra aux colères et aux préjugés, aux petitesses et aux rêves trop fous.

L’espoir reste ici vivant dans la fraîcheur de l’enfant, dans l’idée d’une possible communauté et d’une pensée généreuse. Non, comme dit Denis Marleau, « rien de l’enfer ou du paradis » n’échappe à Marie-Claire Blais. C’est pourquoi son grand art mérite d’être largement partagé, d’être lu et entendu. Aujourd’hui et demain.

Littérature: Le printemps de Harlem

Mémoire d’encrier vient de faire d’une pierre deux initiatives: remettre le romancier américain Wallace Thurman en avant-plan en confiant la traduction de son roman Infants of the Spring aux bons soins de Daniel Grenier.

Ce sont vraiment des enfants, ou plutôt des adolescents, ces artistes en devenir qui vivotent dans une maison baptisée Niggerati à Harlem. Vu de l’extérieur, il s’agit d’un édifice à logements comme tous les autres, mais où règnent, à l’intérieur, des effluves de gin et une joyeuse cacophonie entretenue par Raymond, le protagoniste principal et alter ego de l’auteur, chanteurs, poètes, artistes visuels et autres rêveurs qui font la fête et refont le monde jusqu’aux petites heures du matin.

Malgré une oisiveté qui deviendra délétère dans ce cocon créatif, c’est un roman traversé par l’espoir qu’a écrit par Wallace Thurman en 1932. Malgré un horizon bouché, les personnages ne cessent de croire en leurs moyens, même limités, ayant la certitude qu’ils ont quelque chose à dire à leurs contemporains.

Dans cette histoire superbement traduite en une langue vivace par Daniel Grenier, le futur écrivain Raymond déborde d’ambition, mais l’époque ne vibre pas au diapason de sa pensée avant-gardiste. Roman de dialogues, aussi, y sont exposées plusieurs idées, notions, visions qui n’ont presque rien perdu de leur pertinence 87 ans plus tard.

« Raymond réfléchissait à leur situation. Il pensait à la franche camaraderie qui s’était développée entre eux. Et il s’est demandé, brièvement, s’il n’était pas au fond comme les autres Noirs qu’il connaissait, ceux qui se considéraient si honorables de posséder une femme blanche. Non. Il n’était pas comme eux. Les Blancs, pour lui, n’avaientpas l’attrait de la nouveauté. L’amitié qu’il ressentait pour certains d’entre eux n’était pas non plus quelque chose d’étrange dans sa vie. Il avait été élevé parmi eux et il avait connu, grâce à l’environnement dans lequel il était venu au monde, autant de Blancs que de Noirs. Il n’aurait su en déifier aucun, pas plus qu’il n’aurait su déifier un Noir. Ils étaient tous des créatures de la Terre, il en aimait quelques-uns et n’avait rien à faire du reste. »

Au Niggerati, survit une colonie artistique diversifiée : Raymond, donc, l’écrivain qui procrastine, Pelham, le peintre cuisinier, Eustace, le chanteur d’opéra frustré; leurs amis de passage, Paul l’étrange poète, Samuel le blanc gauchiste radical, Bull, le baraqué en colère; puis, surtout, Stephen le grand ami de Raymond, Blanc empathique, mais fuyant. Se joignent au noyau, selon les circonstances de petites amies et, Euphoria, l’incontournable maîtresse des lieux et ex-militante amère.

Le roman explore les relations entrecroisées entre ces personnages fascinants qui parlent beaucoup, souvent à travers leur chapeau, mais qui nous donnent un aperçu instructif de ce qui se tramait à l’époque à New York. Ces jeunes artistes désabusés partagent des rêves qu’ils savent pratiquement inaccessibles. Mais ils le font avec passion, intelligence et persévérance. Sans illusions, mais toujours en marche, comme le cours de l’Histoire.

Wallace Thurman

Wallace Thurman était très critique envers la qualité artistique et la survivance des œuvres des artistes noirs de son époque. Cynique, il s’est fait néanmoins le témoin sur plus de 220 pages d’une effervescence dynamique, d’un creuset où bouillonnaient des initiatives bienvenues et des idées nouvelles sur la littérature et l’art. Véritable personnage, l’édifice de Harlem décrit dans le roman est un symbole important, un phare qui illumine une Amérique, encore aujourd’hui, raciste et trop souvent ignorante de son histoire et de ses trésors culturels.

Le romancier possède un rythme soutenu et un style vivant, quoique classique et simple. Riches, les dialogues révèlent un concentré de sa pensée. La narration omnisciente lui permet aussi d’ajouter son grain de sel. Les enfants du printemps est une lecture accessible, extrêmement éclairante sur une période de l’histoire des arts américaine peu connue chez nous.

Nous y avons droit à un pan de la créativité éclatante de la culture afro-américaine qui fera ensuite place à des grands maîtres comme James Baldwin, Maya Angelou et Toni Morrison. En complément, le livre nous offre une bibliographie sélective et deux courtes études du mouvement artistique surnommé la Renaissance de Harlem (1921-1935), signées par le traducteur Daniel Grenier et le professeur Jean-Philippe Marcoux.

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